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Bénédicte avait 15 ans. Elle était trop forte pour être une jolie fille. Aussi, elle apportait peu d'attention à son aspect. Elle coupait ses cheveux courts et portait des vêtements de garçons. Elle avait fini par prendre les manières des adolescents qui l'entouraient, si bien queux-mêmes semblaient parfois efféminés par rapport à cette fille qui n'avait pas froid aux yeux et qui souvent les commandait. Mais malheur à celui qui la traitait de "garçon manqué". Elle se mettait alors en colère. Elle boudait un peu, mais jamais très longtemps et retrouvait très vite sa bonne humeur. Chacun l'aimait bien, car elle avait beaucoup d'humour. Elle savait mettre ses amis à l'aise, plaisanter ou parler de sujets graves quand il le fallait.
Elle pratiquait de nombreux sports, avec talent. Elle ne se vantait pas de ce qu'elle faisait bien et elle acceptait volontiers de jouer avec des camarades moins doués. Cependant elle savait se battre avec toute son énergie lorsqu'elle rivalisait avec ceux qu'elle estimait égaux ou meilleurs.
Bénédicte n'avait pas peur de se retrouver seule. Elle aimait lire. Les romans lui procuraient tous les compagnons dont elle pouvait avoir besoin. C'est sans doute pour cette raison qu'elle n'avait pas encore connu de garçon. Elle idéalisait le portrait de son prince charmant, y ajoutant chaque jour un trait ou une qualité. Sous son aspect un peu fruste, Bénédicte était en fait une grande romantique. Le garçon qu'elle rencontra ce jour-là était pourtant si différent de tout ce qu'elle avait pu imaginer.
C'était le début de l'automne. Le temps se rafraîchissait rapidement. Malgré le vent, Bénédicte lisait au soleil, sur un banc du Parc. Quelques oiseaux chantaient, souvent interrompus par les bruits de la ville qui les entourait: tantôt un train, tantôt un camion, une voiture vétuste ou une moto pétaradante. De temps en temps, au fil de ses pensées, elle laissait son regard se perdre entre les arbres et les promeneurs du Parc.
- Puis-je m'asseoir?, demanda une voix.

Bénédicte dut faire un effort pour s'extraire du passage passionnant où le jeune héros, épuisé, pourchassé et trahi par ses amis, semblait sur le point d'abandonner. Surprise, Bénédicte était peu accueillante. Elle fusilla l'intrus du regard. Le garçon en face d'elle se mit à rougir, ouvrant la bouche sans doute pour s'excuser...
- Qui es-tu? Je ne te connais pas, lança Bénédicte avant que le moindre son n'ait eu le temps de franchir la gorge de l'autre.
Le nouveau venu était un adolescent d'une quinzaine d'années. Bénédicte examina son visage, considérant successivement sa bouche aux lèvres boudeuses, ses joues creuses et son abondante chevelure qui, à la lumière rasante du soleil, semblait avoir deux tons. Il avait noué un vieux foulard autour du cou comme pour se protéger du froid. Son corps était bien proportionné quoiqu'en pleine croissance. Son attitude était hésitante, les mains profondément enfoncées dans les poches de sa veste. La mode était aux vêtement larges. Aussi, Bénédicte ne remarqua pas tout de suite qu'en fait, ils étaient trop grands. Ce détail la fit sourire. Le garçon vit un encouragement là où il n'y avait que moquerie. Aussi, il ramassa ce qui lui restait de volonté et fit à nouveau entendre sa voix:
- Je suis nouveau dans le quartier.
Bénédicte soupira intérieurement et referma son livre à contrecoeur. Elle ne se débarrasserait pas de ce raseur facilement.
- Je suis originaire du Val. Je vis chez un oncle à deux rue d'ici.
Le Val... Pourquoi ce nom suscitait-il soudain l'intérêt de Bénédicte?
- En Septembre, mes parents m'ont mis en pension dans cette ville. Je n'ai pas encore fait de connaissances et je me sens un peu seul.
Il y a deux ans, Bénédicte avait fait une présentation devant sa classe sur un animal qui avait jeté l'effroi dans le Val...
- La Bête du Val. C'est bien dans le Val qu'une bête a terrorisé les villageois.
Le garçon eut une moue embêtée, comme s'il n'aimait pas aborder le sujet. Néanmoins il confirma d'un mouvement de tête.
- L'as-tu vue, demanda Bénédicte vivement intéressée.
Elle avait presque oublié son intérêt pour le livre qu'elle venait de quitter.
- Comme beaucoup de gens dans le Val. Mais la Bête n'avait pas l'air si dangereuse. Je ne comprends pas pourquoi on a fait venir tant de monde pour chasser la Bête.
- La Bête a tout de même attaqué des fermes et des gens.
- Il est bien commode d'accuser un animal. En plus, les journalistes ont tout embrouillé. Il n'est pas facile de faire la part entre l'imaginaire et le réel.
Si la Bête avait un ami en ce monde, Bénédicte fut bientôt convaincue que le garçon était celui-là. Même s'il devait être incapable d'en donner une description plus précise que les journaux de l'année précédente, il comprenait la Bête. Peu à peu, au fil de la conversation, il fit partager à Bénédicte ses sentiments pour la Bête. Bénédicte fut étonnée de ressentir de la pitié pour cet animal, surpris par l'hiver et pourchassé par les hommes.
Un soupçon envahit l'esprit de Bénédicte.
- Tu prétends ne pas avoir peur de la Bête. Dis-moi alors pourquoi tu n'étudies pas dans un des collèges du Val.
Le visage du garçon se referma. Il baissa les yeux en proie à une vive tension intérieure. Il finit par dire d'une voix sourde.
- Ce sont mes vieux. Ils ont peur que la Bête ne revienne cette année...
Bénédicte n'eut pas besoin d'en entendre plus pour comprendre que le garçon ne restait pas en ville pour son plaisir. Elle le regarda et sentit naître en elle un sentiment qu'elle prit d'abord pour de la pitié. Elle se promit de lui faire découvrir la ville et de l'inviter aussi souvent qu'elle le pourrait.
Ils parlèrent un long moment. Comme il restait debout, Bénédicte l'invita à s'asseoir non sans lancer une plaisanterie sur la timidité du garçon. Comme pour se protéger, il enfonça plus profondément sa tête dans les épaules et ses mains dans les poches. Il sourit sans conviction. Son attitude était encore plus tendue. Bénédicte se dit qu'elle devrait lui apprendre également le sens de l'humour.
Il s'appelait Tom, sans doute le diminutif de Thomas, bien qu'il ne l'avait pas précisé. Tom, comme le chien du voisin, mais elle garda cette plaisanterie pour elle et s'en amusa intérieurement.
Il ne parla pas de sa famille, qui semblait ne plus exister dans son esprit. Mais il décrivit avec passion ses promenades dans les bois. Les chemins étroits aux flancs des vallées et au bord des torrents. Les odeurs de la nature aux différents moments de la journée, après la pluie ou en plein soleil. Il connaissait les moeurs des animaux du Val. Il avait dû les observer avec une patience infinie. Bénédicte ne put s'empêcher de rire lorsqu'il imita les chants de oiseaux.
- Mais il ne faut pas aller dans le Val pour rencontrer toutes ces merveilles, dit-il en entraînant Bénédicte.
Ils marchèrent sous les arbres l'un derrière l'autre. Soudain, il lui fit signe de s'accroupir en silence à côté de lui. Un peu plus loin, entre les racines d'un arbre, il montra l'entrée d'un terrier du doigt. Il n'attendirent pas cinq minutes avant qu'une paire d'oreilles craintives ne pointent de l'orifice. Rassuré, un lapin sortit par petits bonds. Il attendirent encore afin de ne pas l'effrayer. Un peu plus loin, ils surprirent un écureuil qui prit la fuite en grimpant dans le premier chêne et qui se mit à crier sa colère une fois qu'il fut hors d'atteinte. Ils sortirent du bosquet près d'une fontaine. Quelques rouges-gorges jouaient dans l'eau du bassin. Tom s'approcha. Les oiseaux acceptaient sa présence, plus confiants que s'ils avaient été apprivoisés. L'un deux, le moins craintif, se percha sur la main du garçon et se mit à chanter. Tom amena le volatile jusque dans les mains de Bénédicte. L'oiseau devenu silencieux fixa la fille pendant quelques secondes, puis il s'envola et rejoignit ses compagnons dans le bassin.

Le temps était passé si vite. Il était déjà midi. La mère de Bénédicte attendait pour le repas. Mais elle était totalement fascinée par Tom. Il était timide, mal à l'aise, n'osant pas toucher Bénédicte, s'excusant lorsqu'il la frôlait par mégarde. Pourtant il émanait de ses paroles et de ses gestes une certaine fraîcheur, presque de la naïveté.
Le garçon la reconduisit jusqu'à l'entrée du Parc.
- Tu es sûr que tu ne veux pas que je te raccompagne jusque chez toi, supplia-t-il.
Bénédicte lui prit la main et lui sourit.
- On se connaît à peine. Et j'ai peur que mes parents te voient.
- Est-ce qu'on se reverra?
Une fois par semaine, Bénédicte avait la permission de sortir jusqu'à minuit, le samedi soir. Ce soir-là, elle retrouvait ses amis à la Grange. Elle proposa à Tom de les y rejoindre.
Bénédicte s'entendait bien avec ses amis. Garçons et filles avaient le même âge et se connaissaient depuis l'école primaire. Ils se chamaillaient souvent dans une franche camaraderie. Elle arriva en avance mais n'était pas la première. Cinq garçons étaient là. Elle les embrassa tous les cinq pour être sûr de n'en frustrer aucun. Ils racontèrent en détails le match de football qu'ils avaient gagné cet après-midi contre une classe, d'un an leur aînée. Bénédicte faisait semblant de les écouter. En fait, elle surveillait l'entrée de la salle et guettait l'arrivée de Tom. Ses regards furtifs ne passèrent pas inaperçus. L'un d'eux se pencha vers son voisin comme pour lui confier un secret, mais annonça à haute voix de telle sorte que chacun pouvait l'entendre:
- Bénédicte attend quelqu'un. Elle a peut-être un amoureux.
Bénédicte ne put s'empêcher de rougir. Elle aurait voulu fusiller le responsable, mais ce dernier lui souriait et elle reconnaissait le ridicule de la situation. Elle se sentait vaincue, mais pas en colère.
- J'attends un garçon que j'ai rencontré cet après-midi. Il est nouveau et ne connaît pas la ville. Je le trouve sympathique. Mais je vous en prie. Il est super timide. Ne l'embêtez pas trop la première fois. Du moins jusqu'à ce qu'il soit apprivoisé.
Bénédicte fut obligée de leur décrire Tom. Lorsqu'elle expliqua que les parents de Tom tenaient une ferme dans le Val, Bénédicte ne s'était pas attendue à la réaction de ses amis.
- C'est un bouseux.
- Bénédicte est tombée amoureuse d'un paysan.
Les plaisanteries fusèrent de toutes parts. Bénédicte savait que ce n'était pas la peine de protester. Pourtant elle prit la défense du "petit paysan", comme les autres l'appelaient. Elle parla de la connaissance dont Tom avait fait preuve lorsqu'il avait décrit les bois et les animaux de chez lui. Ce qui eut pour effet de relancer de nouvelles plaisanteries. Bénédicte se disait que ses amis étaient bien cruels et elle espérait que Tom aurait suffisamment d'humour. Elle se demanda comment elle pourrait les calmer avant son arrivée.
"Mon Dieu, le voilà", fit-elle tout bas pour elle-même. Puis mettant dans sa voix toute l'autorité qu'elle était capable, elle ajouta:
- Taisez-vous, bande d'idiots, il est là!.
Parce qu'ils étaient curieux de voir le nouveau venu et que le ton utilisé ne permettait aucune réponse, Bénédicte obtint le silence. Tous se tournèrent et dévisagèrent le garçon qui venait vers eux, confiant et souriant. Ils furent impressionnés, non par sa taille qui était moyenne, mais par les proportions de son corps. Il avait déjà la silhouette d'un homme adulte, bien bâti, la carrure large, les membres bien détachés. Sa démarche était souple et sûre. Ils virent là, un compagnon dont ils n'auraient pas à avoir honte.
- Salut Tom.
- Bénédicte nous a parlé de toi.
- Assieds-toi.
Avant qu'il n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche pour esquisser le moindre bonjour, le pauvre Tom se retrouva assis, entouré d'inconnus sympathiques, mais envahissants, qui lui donnaient des tapes amicales dans le dos et l'assaillaient de questions.
Bénédicte était soulagée et souriait en regardant les garçons qui se pressaient autour de Tom. Les filles qui étaient arrivées entre-temps restaient à l'écart, mais n'en étaient pas moins attentives. Elles observaient Tom avec envie. De voir ses amies jalouses procura à Bénédicte un sentiment de plaisir. Quant à lui, Tom répondait aux questions patiemment et poliment, sans entrer dans les détails.
Au bout d'un moment, les garçons se mirent à parler de football et se désintéressèrent du nouveau qui, soulagé, vint s'asseoir à côté de Bénédicte. Il tenait un verre de bière qu'on lui avait mis de force dans la main et dans lequel il trempait ses lèvres sans conviction juste pour faire comme les amis de Bénédicte.
- Ils sont gentils tes copains, fit Tom.
- Gentils, mais parfois encombrants.
Il lui adressa un sourire et jeta un regard circulaire autour de lui. La salle se remplissait. Presque toutes les tables étaient occupées. La musique allait fort et quelques couples gesticulaient sur la piste de danse. Ces derniers captivèrent son attention. Il entendit Bénédicte à côté de lui, sa voix couverte par la musique.
- Qu'est-ce que tu dis?, cria-t-il presque, pour se faire entendre.
- Je te demande si tu veux danser.
- Ca n'a pas l'air trop difficile, mais je ne sais pas comment m'y prendre.
Bénédicte sourit. Combien d'autres choses ne faudra-t-il pas lui apprendre. Et elle l'entraîna jusqu'à la piste. D'abord Tom dansa avec raideur. Il jetait parfois un regard craintif vers les tables avoisinantes. Quand il constata que personne ne les regardait, ni ne riait d'eux, il se détendit et se mit à se mouvoir sur la musique, imitant avec plus ou moins de bonheur les mouvements que Bénédicte lui montrait. Au premier slow, Tom marcha plusieurs fois sur les pieds de sa cavalière, ce qui les fit rire aux éclats. Ils se cognèrent aux autres couples et furent l'objet de plusieurs remarques.
- Merde, faites attention!
- Quand on est aussi maladroit on reste chez soi!
Le rock fut une autre paire de manche. Tom apprit rapidement quelques passes et en improvisa d'autres qu'il avait vues exécuter sur la piste. Le résultat ne fut finalement pas trop catastrophique. Bénédicte était en nage, toute essoufflée. Lui ne semblait pas affecté. Bénédicte le tira hors de la piste de danse et ajouta en boutade:
- Ce n'est pas mal pour la première fois. Je ne voudrais pas que tu te fatigues. Viens te reposer.
Ils s'assirent dans un coin. Tom sentit alors qu'il devait passer le bras autour des épaules de Bénédicte comme le faisaient d'autres jeunes couples dans la salle. Il le fit après une hésitation de peur qu'elle ne se dérobe. Au contraire, elle se serra plus fort contre lui et ce contact leur fit du bien.
Le temps passait vite. Ils dansèrent encore, discutèrent ensemble, plaisantèrent avec les amis et les amies de Bénédicte. Mais bientôt ce fut l'heure du retour. Les plus jeunes s'éclipsèrent, sans doute obéissant, mais surtout fatigués.
- Il est temps que je rentre, sinon ma mère va s'inquiéter.
- Puis-je te raccompagner?, demanda Tom.
Bénédicte hésita. N'était-il pas trop tôt. Après tout, ils ne se connaissaient que depuis quelques heures.
- D'accord, mais pas jusque chez moi.
Prudence, ou crainte des parents?
- Tu n'auras qu'à me dire où tu veux que je te laisse seule.
Il n'insistait pas. Bénédicte fût un peu déçue que son ami ne fut pas plus entreprenant. Elle aurait considéré cela comme un compliment. Finalement, elle préféra penser que Tom était simplement timide, voire attentionné et discret. Ils prirent congé des amis de Bénédicte et s'en allèrent bras dessus bras dessous.
La nuit était claire. La lune à son premier quartier répandait sa lumière argentée. En chemin, Bénédicte le questionna sur son oncle. Mais Tom resta très évasif.
- Jusqu'à quelle heure te laisse-t-il sortir?
- Je rentre quand je veux.
- Que vas-tu faire maintenant? Vas-tu retourner chez ton oncle?
- J'ai envie de me promener. Je me sens bien. J'ai envie d'aller dans le parc et de regarder les étoiles. Ici, il y a trop de lumière.
- Tu n'y penses pas. Il y a des gens là-bas. On raconte des choses horribles sur ce qu'ils font pendant la nuit. Et les garçons courent autant de danger que les filles!
- Je n'ai pas peur...
- Rentre chez toi. Fais-moi plaisir.
Ils s'étaient arrêtés et se faisaient face. Tout en parlant, Bénédicte avait tendu une main vers le visage de son compagnon et le fixait intensément. Tom promit de rentrer chez lui.
Le lendemain, Bénédicte devait aller chez ses grands parents. Mais elle fixa rendez-vous pour le lundi, jour d'école, en fin d'après-midi. La semaine suivante, elle proposa de faire une partie de tennis.
Ils se séparèrent, d'un baiser tendre sur la bouche. Ils se retournèrent deux fois presque ensemble et s'échangèrent à chaque fois un dernier signe d'au revoir. Bénédicte était heureuse. Peut-être était-ce de l'amour. Elle n'en était pas sure. Mais ce garçon l'attirait et visiblement c'était réciproque.
Le lendemain, dimanche, fut une journée ennuyeuse. Le lever tardif. Le petit déjeuner en famille autour d'un café trop fort et de croissants trop gras. Les plaisanteries vulgaires de son petit frère, Jérémie, qui commençait seulement sa puberté. Le regard absorbé de son père, préoccupé par quelques problèmes incompréhensibles d'adulte. Les plaintes et les remarques de sa mère comme chaque dimanche.
Elle rangea sa chambre. Elle termina rapidement ses devoirs et ses leçons pour le lendemain. Déjà son père s'impatientait et klaxonnait dans la rue pour appeler toute la famille. Bénédicte se demanda soudain depuis combien de temps elle n'avait plus entendu la voix de son père.
- Dépêchez vous, on va être en retard, cria la mère dans l'escalier.
Et les voilà lancés sur la route comme des milliers d'autres familles.
Les grands parents les attendaient sur le pas de la porte et les accueillirent à bras ouverts. Ils habitaient une petite maison en province, avec un jardin devant et derrière. Comme d'habitude, grand père emmena son fils et son petit fils tandis que la grand mère et sa fille s'affairaient dans la cuisine. L'odeur de viande, d'oignons frits et de graisse brûlée souleva le coeur de Bénédicte. Le dimanche midi, elle n'avait pas d'appétit car ils mangeaient trop tard le matin.
Bénédicte mangea peu, distraite et ne participait pas à la conversation. Dehors, le vent soufflait. Après le repas, Bénédicte s'assit sur un appui de fenêtre et se mit à lire. De temps en temps, elle levait les yeux pour regarder les feuilles qui tourbillonnaient soulevées par le vent. Un long moment, elle resta le regard vide et pensa aux occupations de Tom.
Qui avait préparé à manger? Tom ou son oncle? Et la vaisselle? Terminait-il ses devoirs ou préparait-il un examen? Au fait, il ne lui avait pas dit dans quelle école il suivait les cours. Ce serait amusant qu'il soient dans la même boite. Ou bien, se promenait-il dans le parc? Ou dans les bois, à l'entrée de la ville? Peut-être le verrait-elle si, par hasard, il venait jusqu'ici. Elle scruta la rue. Au bout d'un moment, elle haussa les épaules: c'était une idée idiote.
- Et bien, ma petite fille. Tu sembles rêveuse aujourd'hui. D'habitude, tu es plus dynamique.
C'était son grand père. Il s'était approché sans qu'elle ne l'entende et il la fixait à travers ses petites lunettes rondes.
- Excuse-moi, grand père, mais j'aurais voulu être ailleurs aujourd'hui.
Grand père s'assit dans le large fauteuil à côté de la fenêtre et fit face à sa petite fille.
- Veux-tu en parler?, demanda-t-il simplement.
- Ce n'est rien. Rien à cacher, je veux dire.
- Je suis prêt à t'écouter. Je ne répéterai rien.
Bénédicte raconta la rencontre de la veille, la soirée passée à la Grange et ce qu'elle avait ressenti quand ils s'étaient séparés. Il y eut un silence, tandis que grand père fixait sa main posée sur l'accoudoir du fauteuil. Il semblait réfléchir. Il était amusé mais n'en montrait rien. Il médita les paroles de sa petite fille.
- C'est le premier.
Etait-ce une question ou une affirmation de grand père?
- Oui, confirma Bénédicte.
Et elle ajouta:
- C'est le premier comme cela.
- Alors, sois prudente. Ne le laisse pas te faire de mal. Tu es sensible et tu n'as aucune expérience. Un sentiment trop intense pourrait blesser ton coeur à jamais...
- Oh, grand père. Il est si gentil. Il ne me fera pas de mal.
- Tu es trop confiante. Ce n'est pas seulement contre lui que je veux te mettre en garde, mais aussi contre toi-même.
L'après-midi était avancée lorsqu'ils sortirent pour se promener. Bénédicte flânait un peu à l'écart, mais elle rejoignit rapidement les autres pour écouter les histoires de jeunesse de grand père, originaire de la campagne comme Tom. Personne ne fit de remarques sur l'intérêt soudain et inhabituel de Bénédicte. D'ailleurs, personne ne semblait l'avoir remarqué, sauf peut-être grand père qui était le seul à pouvoir comprendre.
Comme prévu, Bénédicte retrouva Tom le lundi après-midi, après les cours. Ils flânèrent en ville jusqu'à la nuit qui tombait tôt en cette saison. Ils décidèrent d'aller au cinéma. En attendant le début du film, ils entrèrent chez un bouquiniste. Alors que Bénédicte cherchait des livres d'auteurs, Tom s'intéressa exclusivement aux livres illustrés sur les animaux et les plantes: il en sélectionna deux et rejoignit Bénédicte.
- As-tu trouvé?, demanda-t-il en regardant les titres des deux romans qu'elle tenait en main.
- J'hésite entre ces deux-ci.
- Ce n'est pas grave. Prends celui-là et je t'offre l'autre, fit-il en saisissant le plus épais des deux.
Il se dirigea vers la caisse. Il paya avec un gros billet et récupéra la monnaie sans vérifier. Bénédicte jeta un coup d'oeil involontaire dans le portefeuille de son ami et constata malgré elle qu'il avait beaucoup d'argent sur lui. Il ne donnait pas l'impression d'être si riche pourtant.
- Merci, dit-elle en embrassant Tom qui se mit à rougir.
En sortant, elle le mit en garde contre le vol. Mais Tom semblait ne pas attacher beaucoup d'importance à l'argent.
- Je n'ai pas beaucoup de besoins, expliqua-t-il. Je ne dépense pas grand chose. Ce que j'ai en trop, je le garde avec moi. On ne sait jamais, ça peut servir.
- Pourquoi ne demandes-tu pas à ton oncle de mettre cet argent dans une banque sur un compte à ton nom.
Tom éluda la question avec maladresse. Bénédicte comprit qu'il lui cachait quelque chose. Mais comme la séance allait commencer, elle n'insista pas. Ensuite, elle oublia l'incident.
Plus tard dans la soirée, ils mangèrent ensemble dans un "fast-food" en échangeant leurs impressions. Le film leur avait plu à tous les deux.. Tom eut un moment d'absence. Il fixait son hamburger, l'esprit ailleurs. Bénédicte le rappela sur terre.
- Je pensais à quelqu'un, expliqua-t-il.
C'était suffisant pour provoquer la curiosité.
- Une fille?
Tom sourit en hochant la tête.
- Un copain. Il adorait manger dans des restaurants comme celui-ci.
Elle ne put rien en tirer de plus.
Bénédicte quitta Tom et rentra chez elle vers 9 heures du soir. Ses parents l'accueillirent dans une juste colère. Bénédicte avait été si heureuse de se retrouver en compagnie de Tom, qu'elle avait oublié de prévenir ses parents. Elle fut obligée d'avaler un second repas pour éviter de tomber dans la disgrâce des dieux.
L'estomac un peu lourd, elle monta dans sa chambre. Le devoir de français fut plus long que d'habitude. Elle avait l'esprit ailleurs. Elle n'osa pas enfreindre le couvre-feu imposé par les parents et remit ses leçons pour le lendemain matin. Soit que son réveil n'était pas branché, soit qu'elle ne l'entendit pas, elle arriva en retard à l'école et se colla un beau zéro à l'interrogation du matin.
Malgré cela, Bénédicte ne se laissa pas démonter. Elle se rattrapa sur les autres cours, bien qu'elle était vraiment impatiente d'être le soir. Elle se disait qu'en se concentrant, le temps passerait plus vite.
Bénédicte et Tom s'étaient fixés rendez-vous au parc. Bénédicte s'y rendit directement pour ne pas subir les remarques de sa mère. Elle avait une montagne de travail pour le lendemain. Elle en était désolée, car il ne lui restait pas beaucoup de temps pour Tom. En l'attendant, elle commença à étudier.
Tom courait parce qu'il était en retard. Sa foulée était longue et souple. Ses pieds effleuraient le sol, ne faisant quasiment pas de bruit. Sa respiration était à peine plus marquée de telle sorte que, ne l'entendant pas arriver, les promeneurs se saisissaient quand il les dépassait. Bénédicte le vit déboucher sur l'allée. Un coureur derrière Tom essayait de se tenir à sa hauteur. Bénédicte trouva le contraste comique. Le coureur transpirait de grosses gouttes. Il haletait. Il semblait réellement au maximum de son effort, malgré sa tenue et ses chaussures de course. Tom, en tenue de ville, était à son aise, prêt à continuer longtemps sur sa lancée.
Tom se laissa dépasser par le coureur qui rayonna d'une soudaine satisfaction. Il s'arrêta à hauteur de Bénédicte qui hocha la tête en regardant l'autre s'en aller.
- Il force, commenta-t-elle. C'est mauvais pour la santé.
- Excuse-moi.
Bénédicte ne comprit pas tout de suite. Regardant sa montre, elle se rendit compte que Tom était en retard de plus d'une demi-heure. Plongée dans sa leçon, elle n'avait pas vu le temps passer. Ce n'était pas grave, puisqu'elle avait pris un peu d'avance sur son travail. Mais bien qu'elle ne fit aucun reproche, Tom voulut absolument se justifier.
- En dernière heure, nous avons fait du sport. J'ai pris une douche avant de venir.
Bénédicte avait remarqué les cheveux humides du garçon, ainsi qu'un peu de poussière qui, collée derrière l'oreille, avait échappé à un nettoyage trop hâtif.
- Vous vous êtes roulés dans de la poussière?, demanda Bénédicte pour le taquiner.
Embêté, Tom se frotta hâtivement. Puis, il sembla hésiter en regardant la crasse sur ses doigts.
- ...un cross. Oui. C'est cela, nous avons fait une course dans le Parc. On a couru en dehors des sentiers.
Bénédicte le trouva comique. Il semblait vraiment tomber de la lune. L'espace d'un instant, elle avait eut l'impression qu'il ignorait d'où pouvait venir cette poussière: en général, on n'oublie pas ce qu'on vient de faire l'heure d'avant! Tom se rattrapa en racontant encore quelques merveilles sur le Val et les montagnes qui le bordent. Ils marchèrent tout en parlant. Bénédicte ne remarqua pas que les oiseaux n'interrompaient pas leur chant lorsqu'ils s'approchaient. Les animaux partageaient le bonheur du jeune couple, eux aussi sous le charme du garçon. Un banc isolé, à l'abri des regards indiscrets les invita à s'asseoir.
Il y eut un moment de silence entre les deux adolescents. Ils n'étaient pas gênés. Il y avait quelque chose d'autre qui n'avait pas besoin de mots. En tout cas, si c'était le passage d'un ange qui était à l'origine de ce silence, son nom était sûrement Cupidon.
Bénédicte avança son visage vers celui de Tom qui eut un mouvement de recul. "Même ça, il ne l'a jamais fait!" pensa Bénédicte. Après une hésitation, le garçon se laissa faire. Leurs lèvres se touchèrent et leurs langues se mêlèrent. Ils s'embrassèrent longtemps. Ils s'étreignaient avec force et désir, laissant leurs mains découvrir le corps de l'autre à travers leurs vêtements.
Aussi rouge l'un que l'autre, il s'arrêtèrent un peu essoufflés. Leurs fronts se touchaient. Leurs yeux baissés vers le sol se fuyaient. Ils brûlaient de désir, mais n'osaient pas l'exprimer, espérant que l'autre fasse le premier pas.
- C'était la première fois?, demanda-t-elle.
Tom leva les yeux. Ils se regardèrent. Tom eut un petit sourire gêné, suffisamment expressif.
- Tu recommenceras? demanda-t-elle.
- Quand tu veux, souffla-t-il.
Mais Bénédicte n'avait qu'une petite heure. Elle allait devoir bientôt partir. Ils auraient voulu faire durer ce moment. Mais de toute façon ils allaient se revoir. Ils se levèrent à regret et marchèrent bras dessus bras dessous vers l'entrée du Parc.
Au moment de se quitter, Bénédicte remarqua que l'expression de Tom avait changé.
- Tu es fâché?, demanda-t-elle.
Il fit "non" d'un hochement de tête.
- Ca m'arrive parfois, de préférence lorsque j'ai un moment de bonheur. Ca vient en une fois, sans prévenir.
- Tu as mal à la tête?
- Si ce n'était que la tête. Ca prend tout cela, fit-il en mettant sa main sur la moitié de son visage.
- Tu n'irais pas voir un médecin?
- A quoi bon? Ca va durer quelques heures. Je vais dormir. Lorsque je me réveillerai, je ne sentirai plus rien.
Bénédicte était désolée de savoir que Tom souffrait et était embêtée de le quitter dans un moment difficile. Elle lui proposa de le raccompagner jusque chez lui. Il s'y opposa fermement. Cela intrigua Bénédicte qui se demanda s'il avait encore peur de son oncle comme elle de ses parents. Ils se dirent au revoir et se séparèrent à l'entrée du Parc, chacun de son côté.
Le lendemain, mercredi, Bénédicte terminait ses cours à treize heures. Elle aurait voulu retrouver Tom pour l'après-midi.
- C'est impossible, je termine à seize heures trente. Je ne peux pas te rejoindre plus tôt, avait répondu Tom, un peu gêné.
Bénédicte pourrait donc terminer son travail avant de retrouver Tom au club de tennis. Elle voulait enseigner ce sport à son ami ainsi que bien d'autres choses. Les cours du mercredi semblèrent interminables. Avant de revenir chez elle, Bénédicte se rendit au club de tennis pour réserver le terrain. Après le repas, elle peina longtemps sur un devoir de mathématique absolument incompréhensible qu'elle termina pourtant avant l'heure du rendez-vous. Son travail ainsi expédié, elle boucla son sac et descendit dans la cuisine pour le goûter. Sa mère avait tout préparé et sapprêtait à sortir. Son frère Jérémie était déjà à table. Il avalait sa deuxième tartine.
- Je dois faire des courses, expliqua-t-elle. Ne m'attendez pas avant sept heures. Vous remettrez la cuisine en ordre et vous direz à votre père que je reviendrai pour le repas.
Restés seuls, Jérémie se tourna vers sa soeur:
- Tu vas jouer au tennis avec ton petit ami?, demanda-t-il.
- Je vais jouer au tennis avec un copain, corrigea Bénédicte.
- Pourtant je t'ai vue hier avec un garçon. Vous vous teniez par la main. Vous vous êtes embrassés...
- Tu m'espionnes, petite vipère, s'exclama Bénédicte en saisissant son frère par le col.
- Ce n'est pas vrai. Je traversais le parc en vélo quand je vous ai vu. Vous ne vous cachiez pas. Je n'ai pas eu besoin de t'espionner.
Jérémie était offusqué de l'accusation. C'est vrai qu'il espionnait de temps en temps sa soeur pour son propre compte mais pas cette fois-là. Bénédicte fixait Jérémie droit dans les yeux. Finalement, elle se détendit et le lâcha:
- Je te crois.
- Est-ce que ce garçon est ton petit ami?
Elle regarda à nouveau Jérémie, sans colère cette fois. Avant de répondre, elle prit un peu de temps pour analyser ses propres sentiments:
- Je crois que je l'aime. Mais il est trop tôt pour être sûr.
- Est-ce que vous avez déjà...?
Jérémie s'est mis à rougir comme une tomate.
- Déjà quoi?, insista Bénédicte.
- Tu sais ce que je veux dire, bégaya Jérémie de plus en plus rouge.
Bénédicte s'amusait des explications embrouillées de son petit frère.
- Non, je ne comprends rien à ce que tu racontes.
- Je voulais te demander si tu avais déjà...
Puis il ajouta tout bas, le visage si rouge que Bénédicte eut pitié de lui:
- Est-ce que tu as déjà fait l'amour avec lui?
Bénédicte éclata de rire. Jérémie baissa les yeux, humilié.
- Si tu voyais ta tête. On dirait une tomate trop mûre.
Elle se pencha vers lui et souleva le menton du garçon pour le forcer à la regarder.
- Non, petit frère. Je n'ai pas fait l'amour avec lui. Je le connais seulement depuis quatre jours. Plus tard peut-être. On ne fait pas l'amour avec le premier venu. Du moins, pas moi.
Ils se regardèrent en silence. Jérémie était heureux de la franchise de sa soeur, même s'il ne comprenait pas toute la réponse.
- Excuse-moi, fit-il enfin. Excuse-moi de t'embêter avec mes questions.
- Tu ne m'embêtes pas. Je comprends que tu grandis et que tu voudrais comprendre certaines choses. Mais tu devrais parler de tes problèmes aux parents. Ils t'aideront, sais-tu.
- Mais je ne sais pas comment leur dire. Je n'ose pas. Avec toi, c'est plus facile.
- Tu es terrible, fit Bénédicte en passant la main dans les cheveux de son petit frère. Et bien, soit. Quand tu auras quelque chose à me demander, tu n'auras qu'à venir me voir. Je te promets de tout t'expliquer du mieux que je pourrai.
Le visage de Jérémie s'illumina.
- Merci, soeurette. Je t'adore.
- Moi aussi. Veux-tu bien remettre la table à ma place?
Jérémie n'avait pas vraiment le choix car Bénédicte ne voulait pas être en retard à son rendez-vous. Bénédicte allait ouvrir la porte lorsquelle entendit la sonnette. Derrière la porte, se tenait Laurent, un petit blondinet, copain de classe de Jérémie. Ce dernier lui dit bonjour et demanda après son ami. Elle l'envoya directement à la cuisine et tira la porte derrière elle.
Tom était au rendez-vous. Il avait revêtu un training blanc et bleu, visiblement neuf. Il portait son éternel foulard autour du cou. Il avait chaussé des sandales de sport déjà usées et sales. Il tenait sous le bras une raquette d'occasion, mais de marque. La maladresse de Tom fut assez cocasse. Cherchant l'efficacité avant l'esthétique, il est parvenu à placer quelques balles malgré sa raquette. Il était aidé par sa stupéfiante condition physique: il avait à peine souffert, alors que Bénédicte n'avait pas cessé de le faire courir sur toute la surface du terrain. Bénédicte voulut se changer tout de suite après la séance. Tom monta au bar du club. Il n'eut pas longtemps à attendre: à peine avait-il entamé son verre de jus d'orange quelle l'avait rejoint. Bénédicte commanda une eau minérale.
- Tu ne prends jamais d'alcool, s'étonna Bénédicte qui était habituée à ses copains qui mesuraient leur virilité au nombre de verres de bière qu'ils étaient capables de descendre.
- L'alcool rend gai, mais me rend vite malade. Je n'aime pas être malade.
Bénédicte aimait sa franchise. Elle aimait parler avec lui. Il exprimait son opinion en peu de mots. Il acceptait les remarques avec intelligence et savait reconnaître ses torts. Elle commenta sans ménagement la manière dont Tom jouait au tennis. Si elle le félicita d'abord pour ce qui lui semblait bon, elle insista sur les points à corriger et à améliorer.
- Pour une première fois, ce n'est pas mal!
Puis elle parla de Jérémie et de ses petits problèmes. Tom l'écouta avec attention.
- J'aimerais l'aider, mais je ne sais pas comment, expliqua Bénédicte. Je n'ai pas encore connu de garçons assez intimement pour parler de ces choses. Je ne sais pas comment se passe pour vous les garçons la découverte de la sexualité, la découverte de la masturbation. Comment ça s'est passé pour toi?
Tom sourit, nullement gêné. Il réfléchit un instant, rassemblant ses souvenirs.
- J'ai vécu à la campagne. Là-bas, je crois que les choses sont plus simples. La nature est comme un livre, si on sait le lire. J'ai vu depuis longtemps des animaux s'aimer. J'ai vu les petits naître peu après. Je n'ai jamais eu besoin de personne pour m'expliquer toutes ces choses. J'ai trouvé l'amour naturel et beau. Quand j'ai découvert la masturbation, j'ai trouvé ça génial: le plaisir sans les inconvénients de l'amour. Je n'ai jamais eu honte, puisque cela m'était donné.
Bénédicte fut touchée par la confiance un peu crue et naïve de son ami.
- Mais je comprends que, pour un enfant des villes, ce n'est pas aussi facile.
- Tu penses qu'il suffit d'amener Jérémie au zoo, ajouta Bénédicte en boutade.
Tom rit de bon coeur, imité par Bénédicte, soulagés tous les deux que la conversation prenne une tournure moins grave. Tom conclut:
- Je crois que tu ne dois pas t'en faire. Explique-lui les choses simplement. Ses angoisses se calmeront delles-mêmes lorsqu'il comprendra que nous sommes tous passés par là.
- Tu as sans doute raison...
Mais l'heure tournait. Bénédicte devait rentrer chez elle. Tom l'accompagna. Bénédicte exigea qu'il la laisse au carrefour juste avant d'atteindre la maison. Il était sept heures.
Bénédicte ne voyait pas la voiture de sa mère. Par contre, celle de son père était garée juste devant la maison. A peine avait-elle poussé la porte qu'elle ressentit l'atmosphère lourde qui suit généralement une dispute. Elle entendait quelqu'un marcher bruyamment dans le salon. Elle poussa la porte. C'était son père. Il allait et venait entre les fauteuils du salon, tirant nerveusement sur sa cigarette. D'un air effrayé, Jérémie suivait des yeux la démarche de son père. Il s'enfonça dans le fauteuil et aurait disparu dans les plis s'il en avait eu la possibilité. Il était pieds nus, habillé uniquement d'un jeans et d'un tee-shirt mal ajusté.
- Salut, que se passe-t-il?, demanda doucement Bénédicte.
Son père se retourna brusquement. Il ne l'avait pas entendue entrer et la foudroya du regard. Visiblement, c'était grave et il aurait égorgé n'importe qui.
- C'est à cette heure-ci que tu rentres. J'espère que tu as terminé ton travail pour l'école, cria-t-il.
- Bonjour, fit-elle blessée par l'attaque inattendue et injuste de son père. Je reviens du club de tennis. J'ai déjà terminé mon travail. Et je voulais uniquement savoir ce qui se passe dans cette maison qui d'habitude est mortellement calme.
- Demande-le lui, s'exclama le père en montrant Jérémie d'un doigt accusateur. Le garçon faisait un effort considérable pour retenir ses larmes, sans y parvenir tout à fait.
- J'étais avec Laurent, sanglota Jérémie. Nous ne faisions rien de mal...
- Rien de mal!, coupa le père indigné. Il ose prétendre encore qu'il ne faisait rien de mal!
Il s'adressa à Bénédicte.
- Il ne faisait rien de mal, si évidemment on ne tient pas compte du fait qu'il était tout nu, en train de caresser son petit ami. Et ils avaient l'air d'aimer cela. Ton frère est homosexuel.
Et il ajouta sur un ton plus bas, plein de dégoût:
- Qu'ai-je fait pour mériter cela!
On n'entendait plus que les sanglots de Jérémie qui s'était mis en boule dans le fond du divan et qui cachait son visage dans les mains. Bénédicte ressentit de la pitié pour son petit frère. Elle n'approuvait pas ce qu'il avait pu faire. Mais, c'est vrai que ce n'est pas facile pour les enfants des villes. Les parents sont trop occupés et se désintéressent des problèmes de leurs enfants. Elle s'assit à côté de Jérémie et le prit dans ses bras. Jérémie, toujours en pleurs, secoué par un hoquet violent, se serra contre elle. Bénédicte sentit comme un courant électrique la traverser. A ce moment-là, elle sut qu'elle aimerait toujours son petit frère, quel que soit le crime qu'il pourrait commettre.
La colère du père révoltait Bénédicte. Il ne pouvait rien arranger ainsi. Elle prit sa défense.
- Tu n'as pas le droit de l'accuser. C'est un peu ta faute si c'est arrivé.
Bénédicte parlait fort et clair, sans crier, reprenant à peine son souffle entre deux phrases de peur que son père ne l'interrompe.
- Cela fait des semaines qu'il n'a pas arrêté de nous agacer avec ses plaisanteries vulgaires. Cela faisait des semaines qu'il espérait que toi et maman vous l'aideriez. Il fallait le prendre seul dans sa chambre pour lui expliquer les choses de la vie. Mais il avait peur de vous en parler ouvertement: vous êtes tous les deux tellement distants. Vous n'avez rien compris évidemment. Ou vous n'avez rien voulu comprendre.
Le père de Bénédicte avait visiblement été touché. Il resta sans voix. Bénédicte sentit le besoin d'arrondir les angles et ajouta:
- Jérémie est encore jeune. La sexualité, il ne fait que la découvrir. Pour l'instant, rien n'est définitif. Ce qu'il a fait avec Laurent n'est qu'une expérience dont il ne doit pas avoir honte. Ce n'est qu'une étape. Maintenant, c'est à nous de l'aider pour qu'il ne s'arrête pas là.
Bénédicte avait ouvert des perspectives. C'était important. Le père leur tournait le dos. Il respirait profondément, essayant de retrouver son calme. Il ne savait pas qui avait raison. Et Bénédicte n'en était pas sûre non plus.
Elle estima qu'il valait mieux laisser son père seul. Jérémie s'était calmé, mais sa respiration était encore courte et rapide. Ils se levèrent et sortirent ensemble de la pièce. Ils montèrent en silence. Dans sa chambre, Bénédicte entreprit de faire sécher ses affaires de tennis, sous le regard encore rouge de son frère. Puis elle vint s'asseoir à côté de lui sur le lit. Bénédicte passa la main dans les cheveux de Jérémie.
- Pauvre Jérémie. Tu ne sais encore rien. Tu as encore tout à apprendre. Je t'aiderai si tu veux.
Le regard de Jérémie s'alluma.
- Tu me montreras ton chaton.
Bénédicte éclata de rire.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire. Mais je répondrai à tes questions. Sinon tu pourras les poser à Papa maintenant. Ou encore à Tom.
- Tom, c'est ton petit ami.
- Oui. Tu l'aimeras bien, je crois.
Ils entendirent la mère rentrer à ce moment. Elle s'enferma dans la cuisine avec le père. Au moment du repas, elle mit gentiment les pieds dans le plat et tout le monde rit de bon coeur. Bénédicte et sa mère remettaient la cuisine en ordre, tandis que Jérémie et son père s'étaient retirés au salon pour parler de choses d'hommes. Elle fut embarrassée lorsque la mère la questionna au sujet du beau garçon qu'elle avait vu cet après-midi accroché à son bras. Bénédicte ne put garder le secret plus longtemps.
- Invite-le à venir manger demain soir.
Bénédicte se réjouit de l'invitation.
Elle ne fut jamais aussi nerveuse de sa vie. Sa mère accueillit Tom et le questionna gentiment sur sa famille dans le Val. Le père de Bénédicte était plutôt réservé. Il ne disait rien, plongé dans la lecture du journal. Mais Bénédicte savait qu'il ne perdait rien des faits et gestes de Tom. Quant à Jérémie, il se prit rapidement d'amitié pour ce nouveau compagnon qui s'intéressait à tout. Il lui fit faire le tour de la maison, montra les chambres et s'arrêta longtemps dans celle de Bénédicte, révélant un grand nombre de petits secrets que Bénédicte aurait sans doute voulu garder pour elle. Jérémie ne perdait rien pour attendre, car, à la première occasion, Bénédicte coinça son petit frère dans un coin et pour le rosser gentiment jusqu'à ce qu'il demande pardon. Mais Jérémie recommença l'instant d'après à taquiner sa soeur, ce qui lui valut un violent coup de coude dans les côtes. Jérémie en perdit le souffle pendant quelques secondes. Peu après, il furent réquisitionnés pour dresser la table. Tom restait seul dans le salon avec le père. Pour faire passer le temps, il fit le tour des tableaux. Il admira longuement la collection d'illustrations représentant des oiseaux. Puis, son attention fut attirée par les livres d'ornithologie qui occupaient une grande place dans la bibliothèque. Il parcourut les couvertures du doigt. Il en choisit un et le feuilleta. Le père de Bénédicte avait abandonné la lecture de son journal et observait ouvertement Tom.
- Tu t'intéresses aussi à nos frères à plumes, demanda-t-il soudainement.
Tom fut surpris. Il crut à un reproche et se mit à rougir.
- Je me suis permis de feuilleter ce livre, dit-il pour s'excuser.
Comme il sapprêtait à le remettre en place, le père linterrompit.
- Ce nest pas grave. Tu peux même le prendre pour lire chez toi si tu le désires et si tu me le ramènes.
- Merci. Je m'intéresse à tout ce qui touche le Val: les plantes, les animaux sauvages, les oiseaux. Les oiseaux sont très nombreux là bas.
- Il y a quelques années, avec mon père, on allait presque tous les week-end dans les réserves naturelles. Nous avons répertorié et photographié un grand nombre d'oiseaux. Maintenant, je n'ai plus le temps et mon père n'a plus la santé pour ces longues promenades.
Le père de Bénédicte s'était levé et s'était approché de Tom. Il regardait une rangée d'albums de photos qu'il caressa avec nostalgie avant d'en choisir un.
- J'allais régulièrement dans le Val il y a une quinzaine d'années. J'y ai constitué cet album. Est-ce que ça t'intéresserait de le regarder?

Ils s'assirent côte à côte dans le grand divan. Tom tenait l'album et tournait les pages pendant que le père nommait les oiseaux ou racontait des anecdotes. Le garçon connaissait bien la région et ajoutait parfois que telle pâture était retournée en friche, que telle vallée abritait maintenant un village de vacances ou que tel bois avait brûlé. Entre-temps, Bénédicte et Jérémie les avaient rejoints. Plusieurs fois, ils s'interrompirent plusieurs fois pour discuter de l'identification de tel ou tel volatile, de la rareté d'une telle espèce.
- Vous connaissez Hans, s'exclama soudain Tom au moment où le père de Bénédicte sortit une photographie montrant un vieil homme devant un refuge de haute montagne.
- Tu veux parler du vieil ermite? C'est un ancien médecin, je crois. Mon père et moi, nous avons parfois logé dans ce refuge lors de nos randonnées...
- J'ai vécu deux ans dans la cabane avec Hans. Il s'est beaucoup occupé de moi. Je l'aime bien. C'est fantastique: il est exactement comme la dernière fois que je l'ai vu!
Très ému, Tom regarda la photo pendant un long moment. Bientôt, la mère de Bénédicte les appela à table. Le repas fut excellent. Tom se révéla d'un grand appétit et acheva tous les plats.
- Je crains de n'avoir pas fait assez, s'inquiéta la mère de Bénédicte.
- Excusez-moi, madame, répondit Tom pour la rassurer. Je crois que j'ai surtout mangé par gourmandise.
- Ca fait plaisir de voir un tel appétit. Au moins, on est sûr que cela vous a plu. Je ne peux pas toujours en dire autant de ma petite famille.
- Maman, intervint Bénédicte. Tu sais bien qu'on adore tout ce que tu prépares.
Tom insista pour aider à remettre la table et à essuyer la vaisselle. Ils terminèrent la soirée assis au salon. Les parents et Jérémie regardaient la télévision tandis que Tom et Bénédicte, assis l'un à côté de l'autre, dans un fauteuil à l'écart, discutaient à voix basse.
- Je ne voudrais pas te brusquer Tom, mais il est déjà dix heures. Tu ne devrais pas laisser ton oncle s'inquiéter, annonça la mère de Bénédicte.
- Vous avez raison, madame. Je vais y aller.
Tom se leva en souplesse et aida Bénédicte à s'extraire du fauteuil.
- On se revoit demain?, demanda-t-elle.
- N'oublie pas que nous avons de la visite demain soir, rappela la mère sans se retourner.
- C'est exact. Alors, samedi matin, conclut Bénédicte.
Ils se dirent au revoir. Bénédicte raccompagna Tom jusqu'à la porte. Ils restèrent un instant en silence, se tenant par la main, leurs visages presque l'un contre l'autre. Tom l'embrassa et s'en alla brusquement ému. A une dizaine de mètres, il se retourna et dit en saluant Bénédicte d'un geste:
- A samedi. Je passerai te prendre vers dix heures.
Il s'éloigna dans la nuit d'un pas rapide. Bénédicte le regarda disparaître au coin de la rue et referma la porte. Elle rejoignit les autres au salon. Personne ne dit rien. Mais elle avait les larmes aux yeux.
Le lendemain, au cours du petit déjeuner, les parents furent plein d'éloges pour Tom. En se rendant à l'école, Bénédicte et Jérémie parlèrent tout au long du chemin de l'excellente soirée. Bénédicte retrouva ses amis dans la cour de récréation, débordante d'énergie, pleine d'esprit et de taquinerie pour chacun. Pendant l'heure de midi, elle joua avec sa classe contre une équipe exclusivement composée de garçons. Elle marqua presque tous les buts, ridiculisant l'adversaire. Elle était dans une forme exceptionnelle. Avant de retourner au cours, elle discuta près de l'entrée du bâtiment avec les copains qui l'avaient accompagnée à la "Grange", le samedi précédent.
- Sais-tu ce que fait Tom pendant la journée?, lui lança l'un d'eux, prenant Bénédicte au dépourvu.
- Il suit des cours comme nous dans un autre lycée.
- Tu te trompes, fit le garçon avec une moue satisfaite. Il travaille sur un chantier. Il construit un immeuble avec des immigrés. Je l'ai vu mercredi après-midi en allant à mon cours de solfège.
- Tu mens, fit Bénédicte surprise.
- Tu peux aller vérifier sur place par toi même. Tu verras que c'est la stricte vérité.
Bénédicte n'en croyait pas ses oreilles. Elle se demandait pourquoi Tom n'avait pas osé lui en parler. Il devait avoir peur. Elle était déçue, car elle avait eu confiance en Tom. Que lui cachait-il encore? Le cours d'anglais semblait à mille lieues des préoccupations de Bénédicte. Elle dut lire un passage. La classe se mit à rire, car elle entama un autre chapitre, dans un autre livre, massacrant l'accent. Le cours de mathématique fut tout aussi désastreux. Les professeurs, intrigués par le comportement de ce bon élément, préférèrent la laisser tranquille pour l'instant. Pendant la courte interruption qui précéda la dernière heure de cours, Bénédicte quitta la salle de classe et sortit du collège.
Quelques minutes plus tard, elle se tenait derrière les grilles interdisant l'accès du chantier dont on lui avait parlé. D'abord elle ne le vit pas. Au moment où la sirène retentit, annonçant le fin de la journée, elle l'aperçut sortant des sous-sols dans un groupe de travailleurs étrangers. Il était crasseux, les cheveux collés par la sueur. On devait lui mener la vie dure là-bas, lui qu'elle n'avait jamais vu transpirer. Elle se cacha un peu à l'écart et attendit qu'il sorte du chantier. Tom prit un sac et salua ses compagnons qui montaient dans la roulotte sur le bord de chantier. Tom passa devant Bénédicte sans la voir. Elle attendit un peu avant de le suivre.

Elle restait à bonne distance, courant lorsqu'il disparaissait derrière un coin. Bénédicte avait un peu honte. Elle se disait à chaque instant qu'elle devait le rattraper et s'expliquer. Mais sa curiosité fut plus forte et elle resta hors de vue. Elle suivit Tom jusqu'à une ancienne conciergerie dont l'entrée se trouvait dans la cour intérieure d'un immeuble à côté des garages. Elle le vit tirer les rideaux. Peu après, la condensation sur les carreaux lui apprit qu'il se faisait couler une douche. Une vieille dame sortit de l'immeuble. Après un instant dhésitation, Bénédicte lui emboîta le pas. Elle finit par l'aborder.
- Pardon, madame. Est-ce que vous habitez dans cet immeuble?
Méfiante, la vieille dame s'arrêta.
- Que désirez-vous savoir jeune fille?
- J'ai fait la connaissance ce week-end du garçon qui loge dans la conciergerie au pied de l'immeuble. J'aimerais savoir si vous le connaissez et s'il a de la famille.
La vieille dame sourit, complaisante.
- Non, je ne connais pas sa famille. Il a aménagé dans la conciergerie il y a un an. Il vit seul. C'est un jeune homme très bien, vous savez. Très poli. Il m'aide à faire les courses tous les samedis. Il rend de menus services dans l'immeuble. Il a repeint toute la cage d'escalier cet été.
- Je vous remercie madame, fit Bénédicte en prenant congé.
- Vous êtes bien jolie, mademoiselle. Je ne l'ai pas encore vu avec une fille. Vous avez toutes vos chances, ajouta la vieille dame en lui adressant un sourire complice.
Tom sonna à dix heures tapantes. Bénédicte était seule, vêtue d'une chemisette qui couvrait pour le principe une poitrine plus que naissante et d'un short échancré qui mettait en valeur ses longues cuisses de danseuse. Elle le fit entrer. Il se débarrassa de sa veste, mal à l'aise. Elle l'invita à monter. Ils s'installèrent dans la chambre de Bénédicte. Elle s'assit sur le lit, la jambe gauche ramenée sous elle. Par le bâillement du short entre les cuisses, Tom devina qu'elle ne portait pas de slip et se mit à rougir. Pour cacher sa nervosité, les mains serrées dans le dos, il fit le tour de la pièce que, pourtant, il connaissait déjà. Il s'attarda longtemps devant la bibliothèque de Bénédicte. Il lut les titres en silence sans vraiment y prêter attention.
- Quand tes parents reviendront-ils?, demanda Tom sans se retourner.
- Pas avant midi. On a le temps de...
Bénédicte arrêta sa phrase brutalement. Elle aurait voulu ajouter quelque chose, mais se retint au dernier moment. Silence gêné.
- Est-ce que tu as souvent envie d'une fille?, demanda Bénédicte.
Tom lui tournait toujours le dos.
- Parfois, répondit-il laconiquement.
- Qu'est-ce que tu fais alors? Tu te masturbes?
Tom lui fit face. Ses joues étaient rouges écarlate. Bénédicte ressentit un certain plaisir à l'embarras qu'elle provoquait chez ce garçon. Il croisait ses mains nerveusement. La forme de sa braguette ne laissait pas de doute sur ses sentiments. Il alla s'asseoir au bureau de Bénédicte.
- Ça m'arrive.
- Souvent?
- Je..., balbutia Tom qui ajouta après un hésitation: Chaque fois que j'en ai envie et que c'est possible.
- Une fois par mois? Toutes les semaines?
- Tu fais une enquête! Pourquoi me demandes-tu cela?
- J'aimerais savoir.
- Tous les matins. Parfois le soir avant de m'endormir.
Bénédicte sourit.
- Je ne te crois pas.
Tom haussa les épaules.
- Qu'est-ce que cela change?
Bénédicte eut honte d'elle-même et de son insistance. Après tout, si lui aussi en avait envie, il n'avait qu'à le demander.
- Excuse-moi. Ma curiosité est un peu malsaine.
Tom grogna quelque chose qu'elle ne comprit pas.

Bénédicte se leva et s'approcha de Tom. Elle passa le bras autour du cou de Tom et s'assit sur ses genoux. Leurs visages étaient l'un en face de l'autre. Tom évitait son regard.
- M'en veux-tu?, demanda Bénédicte.
- Non. Je ne me sens pas à l'aise. J'ai chaud. Est-ce qu'on peut sortir?
- De quoi as-tu peur?
- De rien. Juste un malaise.
Bénédicte inclina la tête et chercha avec la bouche les lèvres de Tom. Ce dernier ne se déroba pas et laissa leurs langues se mêler. Ils restèrent ainsi un long moment à s'embrasser et à se caresser. Bénédicte sentait la verge du garçon contre sa cuisse. Elle interrompit leur baiser passionné.
- As-tu déjà fait l'amour avec une fille?
- Non.
Tom chercha la bouche de Bénédicte, mais elle sauta par terre hors de portée.
- Je n'ai pas encore connu de garçon. Je voudrais que tu sois le premier, expliqua-t-elle en reculant vers lit, une main tendue vers Tom pour l'inviter à la rejoindre.
Tom laissa tomber son regard vers le sol, en proie à une vive tension intérieure.
- C'est impossible, dit-il enfin en se mettant debout.
Bénédicte vit des larmes se former dans les yeux du garçon.
- Qu'est-ce qui ne va pas?
Il courut vers la porte. Il hésita un instant, la main sur la poignée, les épaules voûtées, la tête basse. Il se tourna à moitié vers Bénédicte. Elle vit les larmes couler.
- Excuse-moi. Ce n'est pas ta faute. Je t'aime, moi aussi. J'ai envie de toi, très fort. Mais c'est impossible.
Et il ouvrit la porte pour disparaître dans le couloir. Elle voulut se précipiter derrière lui. Mais déjà, la porte de la rue claquait en bas et elle entendit le bruit d'un course sur le gravier devant la maison. Bénédicte était découragée. Elle retourna dans sa chambre et se jeta sur son lit. Elle se trouvait ridicule. Ridicule à cause des rêves qu'elle faisait depuis une semaine et dont Tom était le héros. Ridicule d'avoir été repoussée par le premier garçon qu'elle avait aimé. Mais Bénédicte n'était pas une fille à se morfondre sur son sort. Mais elle n'avait jamais trompé les attentes de Tom. C'est lui qui l'avait abordée. Maintenant, elle était en colère contre lui. Elle devait le sommer de s'expliquer.
Elle s'habilla plus chaudement, dévala les escaliers, sortit son vélo du garage et prit la direction de la conciergerie. Tom n'y était pas et elle ne l'avait pas vu sur le trajet. Elle se rendit jusqu'au chantier. Puis elle sillonna tout le quartier. Finalement, en passant devant le parc, elle eut l'idée d'y aller voir. Elle abandonna son vélo à la garde d'un cadenas et parcourut les sentiers principaux. Elle marchait vite. Parfois, elle courait, impatiente. Son visage exprimait un telle détermination que les passants médusés se retournaient sur son passage.
Elle trouva Tom seul, couché sur le dos au pied d'un arbre. Il tenait entre ses mains sur son ventre un jeune lapin, nullement effrayé, même satisfait des caresses prodiguées par le garçon à l'odeur si particulière. Il tourna la tête, le visage sale. Les larmes maintenant séchées, avaient laissé de longues traînées sur ses joues. Il avait dû courir comme un fou à travers les couverts pleins de ronces, comme en témoignaient les griffes qu'il portait aux mains et au visage et les aiguilles encore enfoncées dans ses vêtements. Bénédicte sentit sa volonté fondre devant l'air si pitoyable du garçon. Elle lui en voulait de la peine qu'il lui avait faite. Mais Tom semblait souffrir beaucoup plus.
Elle s'agenouilla à côté de Tom qui laissa s'échapper le petit lapin. Le garçon roula sur le côté et déposa sa tête sur les genoux de la fille. En silence, elle essaya dattendre l'explication que Tom n'allait pas tarder à donner. Mais Bénédicte était nerveuse et ne pouvait se résoudre à patienter plus longtemps.
- Pourquoi es-tu parti?, demanda-t-elle.
Tom ne savait pas par où commencer.
- Je t'ai menti à mon sujet. Plusieurs fois...
- A cause du chantier? Parce que tu travailles?, l'interrompit Bénédicte.
- Tu savais cela?,
Puis après une hésitation:
- Mais, il y a autre chose. Je t'ai menti depuis le début. Je voulais que tu me voies comme un garçon normal, avec une famille, des parents, qui va à l'école tous les jours et qui aura un métier plus tard.
Encore un silence.
- Je ne connais pas mes parents. Je n'ai aucune famille. Mon oncle est également imaginaire. Je vis seul en ville, dans les caves d'un immeuble près du parc...
- Une conciergerie. Je la connais, je t'ai suivi...
Tom avala sa salive et renifla. Sa voix était éraillée.
- J'ai peur de te perdre, Bénédicte. Je t'aime, je te désire et je ne peux plus me passer de toi.
Tom se tut, le regard vide perdu dans les fourrés, en proie à un conflit intérieur sans solution.
- Ne crois-tu pas que c'est le moment d'aller jusqu'au bout et de tout me dire?
Il leva les yeux sur elle.
- Bénédicte, dit-il enfin, mets-toi à ma place. Quel serait ton attitude si tu avais un secret terrible, un secret qui fait peur? Que ferais-tu si tu étais convaincue que, découvrant ce secret, je ne puisse plus t'aimer? Dis-moi et je le ferai.
Tom la fixait intensément. Bénédicte ne comprenait pas ce que lui cachait encore Tom et qui l'effrayait ainsi. Est-ce que cela avait un rapport avec son travail ou la conciergerie minable qu'il habitait?
- Je pense que, dit-elle, lorsqu'on s'aime vraiment, on peut et on doit tout se dire. S'il existe un seul secret qui peut séparer deux personnes qui disent s'aimer, c'est qu'en fait, ils ne s'aiment pas vraiment.

Tom se redressa. Assis dans l'herbe, il ramena ses jambes entre les bras. Il tournait le dos à Bénédicte qui n'osait pas rompre le silence. Elle se rapprocha de lui et s'assit contre le dos de Tom. Elle déposa la tête sur l'épaule du garçon et passa les bras autour de sa poitrine. Tom s'était résigné. Sa respiration était calme.
- Bénédicte, est-ce que tu m'en voudras si j'attends jusqu'à demain pour tout te dire.
L'après-midi fut un désastre. Tous deux affichaient un enthousiasme qui sonnait faux. Ils se promenèrent longtemps dans les bois qui entouraient la ville. Tom montra de nombreux animaux à Bénédicte qui ignorait jusqu'à leur existence. Il s'approcha de deux biches. Mais celles-ci s'enfuirent lorsque Bénédicte se montra. Ils passèrent un long moment au bord d'une source où se dressaient les restes d'un construction circulaire entourée de colonnes faussement romaines. Entre les pierres effondrées, envahies par le lierre, ils s'embrassèrent encore, mais sans plaisir véritable.
Tel fut le sursis qu'avait demandé Tom.
La nuit fut agitée pour Bénédicte. Elle rêva de Tom.
Le garçon l'attendait nu, beau comme un dieu grec, au milieu d'un pré rempli de fleurs sauvages. Il lui tournait le dos, assis sur une fesse, une jambe repliée sous l'autre. Il s'appuyait sur une main, l'autre caressant son épaule. Le visage incliné vers le sol, invisible.

Il se leva à son approche.
Elle se retrouva nue, dans les bras du garçon.
Ils s'embrassaient passionnément.
Elle sentait la verge gonflée chercher le chemin de son ventre. Elle écarta un peu les jambes. Il la pénétra délicatement. Elle ferma les yeux à peine consciente du mouvement de va et vient du garçon. Au fur et à mesure que l'orgasme montait, elle sentait la peau nue de Tom se couvrir d'une fourrure douce et épaisse, apportant son lot de sensations nouvelles.
Elle se laissait emporter par le plaisir, ivre d'amour.
Puis soudain, elle sentit les mains du garçon, prolongées de griffes acérées, lui labourer le dos.
Le mouvement dans ses reins se fit violent et douloureux. Elle sentit le sexe énorme grandir encore, devenir un pieux qui se mit à déchirer les entrailles de plus en plus profondément.
Elle ouvrit les yeux.
Tom avait changé. Les yeux étaient devenus rouges, exorbités, menaçants. Sa bouche s'était agrandie, dévoilant des crocs pointus, incurvés vers l'arrière comme ceux des serpents. Sur son visage, avaient poussé de longues mèches de poils sales et bruns.
Elle voulut se dégager, mais le monstre la maintenait comme dans un étau. Bénédicte ne pouvait plus respirer.
Le rêve cessa d'un seul coup.
Bénédicte était en nage, assise sur son lit, au milieu des draps emmêlés. Elle se leva et ouvrit la fenêtre. Elle respira profondément pour chasser les dernières émotions. Le froid de la nuit pénétra rapidement dans la pièce et elle se mit bientôt à trembler. Alors qu'elle s'apprêtait à refermer la fenêtre, elle vit sur les toits en face, une silhouette courir au clair de lune.
Elle reconnut la bête de son rêve. Elle resta un moment paralysée. L'être s'immobilisa et se tourna vers Bénédicte. Le visage n'était pas celui d'un monstre sanguinaire, mais celui d'un adolescent, encore un peu enfant, aux yeux vifs et innocents, à la bouche boudeuse. Elle reconnut Tom.
Ce corps lui donnait l'air d'un ourson encore pataud, si mignon qu'on désirait le prendre dans ses bras pour le protéger malgré sa taille.
La bête bondit et disparut entre les cheminées.
Bénédicte ferma la fenêtre et retourna se coucher, émue par cette seconde apparition, si peu menaçante par rapport aux souvenirs de son rêve.
Ou bien, le rêve se poursuivait-il encore?

Bouleversée par le souvenir vague de son rêve étrange, Bénédicte se réveilla avec le soleil. Elle s'habilla sans se laver. Elle descendit les escaliers quatre à quatre et se dirigea vers la conciergerie où Tom habitait. Les rues étaient désertes comme un lendemain de fin du monde. Elle arriva devant l'immeuble et poussa la porte qu'elle avait vue empruntée par Tom deux jours plus tôt. Elle entra dans une pièce sombre. Elle remarqua tout de suite une forte odeur d'animal. Elle chercha un interrupteur en tâtonnant dans l'obscurité. La lumière jaillit d'une ampoule pendue au plafond par son fil électrique. Bénédicte balaya la pièce du regard. Un réchaud, des casseroles, quelques boites à conserve. Une table, deux chaises. Des livres illustrés sur une étagère. Dans un coin, sur un matelas et lui tournant le dos, dormait un chien énorme.

Bénédicte fit un pas en arrière.
L'animal se réveilla brusquement. Il se retourna d'un bond. Bénédicte poussa un cri. Elle venait de reconnaître Tom. Son corps était couvert d'un pelage épais, qu'elle avait confondu avec celui d'un chien. Tom s'agenouilla sur le matelas, sous le regard abasourdi de Bénédicte. Ils restèrent un long moment muets, incapables de prononcer un mot, l'un comme l'autre.
- J'aurais voulu que cela se passe autrement, dit Tom tout bas. C'était cela le secret qui me faisait peur. C'est moi que les gens du Val ont aperçu près de leur maison. C'est moi qu'ils ont appelé la Bête du Val. Ils m'ont accusé d'un tas de crimes. Je n'ai jamais rien fait de mal.
Bénédicte avait détourné les yeux. Elle ne pouvait pas haïr Tom. Mais elle aurait voulu un garçon normal. Pas une bête de cirque. Elle poussa un sanglot et s'enfuit déchirée par des sentiments contradictoires, d'amour, de regrets et de peur aussi.
Tom la regarda partir impuissant. Puis il se laissa retomber sur le matelas et poussa un profond soupir. Plus rien n'avait d'importance.
Bénédicte rentra chez elle en pleurant. Elle croisa ses parents et se réfugia dans sa chambre. Elle refusa de voir quelqu'un ou de parler. Vers midi, elle descendit et s'assit boudeuse à table. Chacun savait que quelque chose de grave s'était passé avec Tom. Mais elle ne donna aucune explication.
- Je ne veux plus le voir. Jamais!, cria-t-elle lorsqu'on la questionna.
Bénédicte ne désirait pas se complaire sur son sort. Comme pour se venger de Tom, elle téléphona le même jour à un ami, Philippe, qui l'avait courtisé au début de l'année et qui s'était vu refuser toutes ses avances. Ils allèrent courir ensemble dans le parc vers la fin de l'après-midi.
Chaque soir, Bénédicte veilla à avoir une occupation. Elle faisait des courses avec sa mère, aidait son petit frère pour son travail scolaire, sortait au cinéma avec Philippe, improvisa une compétition de tennis entre les joueurs de sa classe et ne ratait aucun tournoi organisé dans le cadre de son école ou de son club. Elle entraînait dans toutes ses activités le pauvre Philippe qui ne comprenait rien au changement d'attitude de Bénédicte. Mais, profitant de l'aubaine, le garçon ne se plaignait pas.
Quant aux parents de Bénédicte, ils se réjouissaient de voir leur fille réagir de manière aussi positive. Mais si Bénédicte se dopait de travail et d'occupations, elle ne faisait que se tromper elle-même. C'était toujours à Tom qu'elle pensait lorsqu'elle fermait les yeux. Ainsi, passèrent trois semaines.
C'était le week-end. L'air était doux et ensoleillé, dernier sursaut du beau temps au milieu de l'automne. Bénédicte avait emmené Philippe au parc pour se promener et profiter du soleil. Ils étaient restés assis sur un banc, appréciant la douce chaleur du soleil. Puis ils avaient flâné, bras dessus, bras dessous, pendant une heure au moins, parlant peu. Ils n'avaient pas vu les nuages s'amonceler derrière eux. La pluie tomba brutalement, surprenant tous les promeneurs. Ils coururent, la main dans la main, à la recherche d'un abri, qu'ils trouvèrent sous la forme d'un préau à l'arrêt d'autobus. De nombreux badauds s'y étaient déjà réfugiés, mais le jeune couple parvint à se faire une place.
- On l'a échappé belle, fit Bénédicte en regardant la pluie battante.
- Je ne l'ai pas vue venir. A la météo, ils avaient annoncé du beau temps pour la journée, ajouta Philippe.
- Mensonge pour forcer les gens à partir et pour promouvoir le tourisme, commenta un homme rondelet à côté d'eux en leur adressant un sourire.
Bénédicte vit quelqu'un s'approcher, dans le coin de sa vision. Une voix familière l'appela. Elle se retourna et reconnut Tom.
- Laisse-moi, tranquille. Va-t-en!
Elle se serra contre Philippe. Tom fit encore un pas vers eux.
- Bénédicte, laisse moi te parler. Un instant seulement.
Philippe lâcha Bénédicte et empoigna Tom.
- Tu n'as pas entendu ce qu'elle t'a demandé.
Tom regarda Bénédicte se frayer un passage vers l'extérieur de l'abri. Il était plus petit que Philippe, mais plus trapu, plus fort. Il aurait pu se dégager facilement et envoyer ce mâle prétentieux par terre. Dépité, il resta sans réaction tandis que Bénédicte s'encourait sous la pluie. Elle retournait chez elle. Elle obliqua pour traverser la grand route.
Tom sentit le danger. Bénédicte allait s'engager sur la chaussée sans regarder. Il agit à la vitesse de l'éclair.
Philippe resta sans voix lorsqu'il ne retrouva que le vide entre ses mains. Tom avait plongé dans les jambes des gens qui l'entouraient et s'était propulsé hors de l'abri. Tout en criant le nom de Bénédicte, il s'élança de toutes ses forces derrière elle. Il était encore à une dizaine de mètres d'elle lorsqu'elle se glissa entre deux voitures en stationnement. Tom devinait la masse sombre, menaçante, qui fonçait à travers les rideaux de pluie. Il sauta littéralement au dessus de la rangée de véhicules. Le crissement des pneus, trop bref, s'interrompit aussitôt. A peine le frein avait-il été effleuré que la voiture partait en glissade, soudain libre, échappant au contrôle du conducteur paralysé.

Bénédicte ne vit rien venir. Elle sentit quelqu'un la propulser avec force dans les airs. Elle entendit nettement le bruit mat d'un choc mou et de tôles froissées. Et elle retomba sur la route en roulant sur elle-même. Elle s'était cogné le genoux, mais n'avait pas mal. Elle se releva, plutôt surprise qu'étourdie par le choc. Un peu plus loin, la voiture s'était immobilisée en travers de la route. La calandre enfoncée laissait s'échapper des nuages de vapeur. Un homme affolé sortit de la voiture et courut vers Bénédicte.
- Etes-vous blessée? Ne bougez pas, on va faire venir une ambulance.
Il tremblait des pieds à la tête. Bénédicte ne comprenait pas l'émotion de l'homme.
- Ne vous inquiétez pas, dit-elle pour le rassurer. Je n'ai rien. Je me suis juste blessée au genoux en tombant sur la route.
L'homme examina la blessure. Puis se relevant, regarda autour de lui angoissé.
- Qui ai-je touché alors?
Bénédicte regarda vers l'abri. Malgré la pluie, les gens s'étaient avancés. Parmi eux, elle vit Philippe. Tom était introuvable. Elle se souvenait de l'avoir entendu appeler et courir derrière elle. Alors seulement, Bénédicte comprit ce qui s'était passé: Tom s'était interposé entre elle et la voiture. Grâce à Tom, elle s'en était sortie indemne. Mais le garçon fauve n'avait certainement pas eu cette chance. Elle se mit à chercher avec le conducteur sur les côtés de la route et dans les taillis qui bordaient le parc, même si, au fond d'elle même, elle avait la quasi certitude que Tom n'était déjà plus sur les lieux de l'accident.
Le chauffeur regarda sans comprendre les débris de la vitre arrière d'un véhicule en stationnement. Bénédicte eut un frisson lorsqu'elle remarqua sur le capot les empreintes sanguinolentes de Tom, diluées par la pluie en formant de fins filets rouges. Il n'y avait pas de corps dans les parages.
- Viens, allons-nous en. Nous ne sommes pas responsables de cet accident.
Elle n'avait pas entendu Philippe. Le garçon la tenait délicatement par l'épaule et la pressait pour partir. Bénédicte finit par céder et suivit le jeune homme. Il n'y avait plus de vent. La pluie s'était un peu calmée et tombait droite en grosses gouttes. Bénédicte tremblait, non pas à cause des vêtements mouillés, mais son esprit était obnubilé par l'accident.
- Ramène-moi chez mes parents, supplia Bénédicte.
Philippe allait lui proposer d'entrer dans un café tout proche et de commander un boisson chaude. Mais il n'insista pas.
Sur le pas de la porte, Bénédicte remercia le garçon et l'abandonna sur le trottoir. Elle avait prétexté qu'elle se sentait mal à cause de l'accident et qu'elle désirait rester seule. En fait, elle ne supportait qu'il puisse la voir émue. Bénédicte monta quatre à quatre les escaliers. Seule dans la salle de bain, elle se déshabilla pour se sécher et soigner son genou. L'image du sang sur le capot de la voiture la hantait. Tom était blessé. Peut-être avait-il besoin d'aide. Elle devait lui porter secours.
Nue, elle se précipita dans sa chambre sous le regard étonné de son jeune frère qui travaillait dans la chambre au bout du couloir. Elle s'habilla avec des vêtements chauds et enfila la combinaison imperméable qu'elle mettait pour faire de la voile en mer. Elle emporta la trousse de secours qu'elle prenait lors des jeux en patrouille avec les guides. Sa mère qui s'inquiétait du remue ménage provoqué dans la chambre par sa fille, essaya de l'arrêter, mais Bénédicte s'esquiva et disparut sous la pluie.
Bénédicte retourna sur les lieux de l'accident. Tout était désert à présent. La voiture qui avait percuté Tom avait été poussée le long du trottoir derrière celle dont le pare-brise avait éclaté. Les deux propriétaires devaient se demander comment ils allaient expliquer tout cela à leur assurance. Valait-il la peine de parler du jeune homme dont on n'avait même pas retrouvé le corps?
Les débris jonchaient encore le sol. Mais l'eau avait effacé les empreintes sanglantes du garçon. Les alentours avaient été piétinés par les curieux. Mais le bois était mal entretenu à cet endroit. Outre le fait qu'elles avaient certainement offert une bonne cachette à Tom, les ronces avaient tenu les badauds à l'écart. Bénédicte n'eut pas à s'enfoncer très loin dans le sous-bois pour retrouver la piste du garçon. La végétation, couchée lors du passage du blessé et alourdie par l'eau, n'avait pas encore eu le temps de se redresser. Une cinquantaine de mètres plus loin, Bénédicte déboucha sur une allée. Les dernières herbes couchées donnaient à Bénédicte une idée de la direction. D'ailleurs, elle n'avait pas vraiment besoin d'un parcours fléché, car les indices et le bon sens lui disaient avec certitude que Tom était rentré chez lui.
Les rideaux étaient tirés. L'appartement semblait désert à l'exception d'un trait de lumière qui filtrait à travers le tissu. Il était là. Bénédicte poussa la porte sans faire de bruit. L'air froid et humide s'engouffra dans la pièce soulevant une touffe de poils dans le dos du garçon à peau de fauve. Surpris, Tom se retourna sur sa chaise. En voyant Bénédicte, il se détendit un petit peu, mais ne fit aucune démonstration de joie.
Il était nu, peu gêné du trouble qu'il suscitait chez Bénédicte. Ses vêtements déchirés avaient été jetés en tas dans un coin de la pièce. Il était penché sur ses blessures aux jambes. Le sang collait aux poils, ne laissant d'autre choix que de les couper pour dégager le pourtour des plaies. Sans intervenir, Bénédicte le regardait faire. Ses gestes étaient sûrs. Il ne tremblait pas. Ou à peine. Pourtant, à travailler ainsi à proximité de sa chair mise à nu, il devait avoir mal. Bénédicte pensa qu'à force de vivre seul, le garçon avait pris l'habitude de se soigner. A moins que ce ne soit pour épater la fille qu'il se forçait à paraître impassible. Si c'était cela, il avait réussi...
Le silence était pesant, à peine entrecoupé par le bruit du bistouri, des ciseaux ou des bouteilles que Tom prenait et déposait sur la table. Pour chasser le malaise qui montait en elle, Bénédicte demanda finalement s'il souffrait beaucoup. Tom lui répondit par un haussement qu'elle comprit comme: "mêle-toi de ce qui te regarde!".
Tom se retourna sur lui même pour examiner une blessure dans son dos. Bénédicte n'avait pas pu la voir d'où elle était. La plaie était rendue invisible par la fourrure. Lors de sa chute sur le second véhicule, un morceau de verre avait profondément entaillé le dos du garçon. Se servant d'un miroir, il essaya de nettoyer l'entaille. Un faux mouvement amena la pointe du bistouri entre les lèvres de la plaie, au milieu des chairs rouges, gorgées de sang. Il dégagea rapidement l'instrument emportant une autre morceau de chair. Il avait été surpris. Il avait ouvert la bouche, mais aucun son n'en sortit. Il ferma les yeux pour maîtriser la douleur. Il se détendit un peu.
L'espace d'un éclair, Bénédicte aperçut le regard que lui jetait le garçon. Elle comprit qu'il avait quelque chose à lui demander, mais ne le ferait sûrement pas. Si elle ne s'était pas sentie aussi coupable vis-à-vis de Tom, elle l'aurait bien laissé là, ce mâle trop plein d'amour propre. Finalement, Tom n'échappait pas à la règle qui voulait que tous les garçons soient fiers et stupides dans leur obstination. Pourtant Bénédicte s'avança et prit les ciseaux des mains de Tom.
- Laisse-moi faire, dit-elle sur un ton ferme.

Tom ne protesta pas. Il resta assis sur sa chaise, penché en avant, le regard rivé sur ses pieds, les poings serrés au point que les articulations paraissaient blanches. Bénédicte ne l'avait jamais vu aussi tendu. Les muscles du dos étaient durs, gonflés. Ils frémissaient au moindre contact. Tout en travaillant, Bénédicte essaya de le faire parler afin qu'il pense à autre chose et qu'il se détende un peu. D'une voix douce, aussi détachée qu'elle le pouvait, elle demanda:
- Tu étais venu pour me parler. Que voulais-tu me dire?
De nouveau, Tom haussa les épaules. Bénédicte évita de justesse de laisser pénétrer les pointes des ciseaux dans la blessure. Après un moment, Tom décida de parler.
- Je n'étais pas venu là pour te parler. Je me trouvais dans l'abri avant que vous n'arriviez. Mais j'avais tout de même quelque chose à te dire.
Silence. Tom ne poursuivait pas. Il semblait à Bénédicte qu'il voulait se faire prier. Mais là, il la connaissait mal. Elle ne jouerait pas son jeu et attendrait patiemment qu'il se décide de lui-même à parler. Ce qui ne tarda pas.
- J'avais en effet quelque chose à te dire. Mais depuis, j'ai rencontré une voiture qui m'a remis les idées à leur place...
Une tentative d'humour, mais le ton était grave. Bénédicte perçut le sourire résigné du garçon. Elle le laissa poursuivre.
- Je t'aime. Je crois que, toi non plus, tu n'es pas indifférente. Sinon tu ne serais pas ici. Puis si j'avais moins compté pour toi, tu n'aurais pas attaché autant d'importance à...
Il ne trouvait pas le mot.
- ...à mon handicap, ajouta-t-il finalement. J'aimerais tellement être comme les autres. T'offrir mon amour, mon corps, sans que tu aies honte de moi.
Après une hésitation, il ajouta.
- Mais je ne peux rien y changer. La réalité est que nous nous faisons du mal mutuellement. Même nos meilleures intentions tournent à la catastrophe.
Bénédicte s'était arrêtée de le soigner depuis un moment. L'émotion qu'elle sentait monter en elle faisait trembler ses mains. Tout au fond de son coeur, elle avait la conviction qu'il disait vrai. Elle ressentait quelque chose pour ce garçon étrange, aux manières si simples, souvent naïves. Ce garçon dont la santé semblait inébranlable au point d'abandonner une voiture défoncée au bord de la route et de retourner simplement chez lui. Elle ne lui avouera jamais qu'elle avait souvent rêvé de lui. Elle l'avait désiré maintes fois, mais aucun de ses songes ne l'avait préparé à la réalité de cet amant poilu comme un singe, cette espèce de gorille aux traits humains. Un animal! pensa-t-elle avec une pointe de dégoût.
Pourtant elle avait de la pitié pour lui. Ses sentiments étaient partagés et la déchiraient. Bénédicte hocha la tête pour chasser ces pensées et se concentra à nouveau sur le nettoyage de la plaie. Les muscles frémirent dans le dos de Tom. Il se remit à parler.
- Je ne veux pas te faire de mal. Tu as ta vie. J'ai la mienne. Il ne faut pas que nous nous détruisions mutuellement et c'est ce qui se passera si je reste dans cette ville.
"Partir!" pensa Bénédicte qui avait de nouveau suspendu son travail. Elle trouvait cette idée surprenante. Elle n'y avait jamais pensé. C'est vrai qu'il n'avait pas de famille. Il avait la possibilité de s'en aller, pensa égoïstement Bénédicte qui, pourtant, n'ignorait pas que Tom avait eu beaucoup de difficultés à obtenir ce travail et à aménager cette cave tout en se procurant de quoi manger...
Tom se retourna légèrement. Leurs regards se croisèrent.
- Je vais partir. Ca t'étonne ?
Bénédicte se ressaisit. Elle ne supportait pas que l'on puisse lire dans ses sentiments, surtout de la part de Tom depuis qu'il l'avait refusée.
- Non. Ce sera mieux ainsi, répondit-elle.
Elle n'avait pas voulu le ton, ni les paroles aussi blessantes. Mais elle n'aimait pas s'apitoyer. Son coeur était triste. Elle aurait voulu mieux le connaître. Subsistait-il encore des sentiments? Ou bien n'était-ce qu'une curiosité malsaine? Son esprit et son coeur n'avaient pas la même réponse.
Elle enfonça légèrement la pointe du bistouri dans la plaie pour retirer un éclat de verre.
- C'était le dernier, fit-elle en montrant le morceau dégoulinant de sang.
Elle vit le front de Tom, brûlant, couvert de sueur. Mais la voix du garçon ne trembla pas lorsqu'il annonça à Bénédicte qu'il allait falloir recoudre. Là, elle fut réellement prise au dépourvu. Il fallut qu'il lui explique comment faire. Il poussa même l'humiliation jusqu'à l'encourager. Bizarre. Pourtant, c'était bien lui le blessé. Bénédicte se sentait faible. S'il était sûr de lui, elle se sentait désemparée, perdue dans le tumulte de ses émotions.
Quand elle eut finit ce dernier travail, Bénédicte sortit un instant pour prendre l'air dans la cour. Il ne pleuvait plus. Elle respira profondément, profitant de l'oxygène pour se détendre, pour adoucir cette tension qui lui nouait le ventre. Au dessus d'elle, les rideaux bougèrent. Elle devina les visages soupçonneux. C'était elle l'intruse, la mauvaise. Elle regagna l'abri de la conciergerie. Une odeur de cuisine avait chassé les vapeurs d'alcool.
- Est-ce que tu en veux? demanda Tom sur un ton jovial. Je réchauffe un restant de soupe: un bouillon de légumes que j'ai préparé moi-même hier soir.
Bénédicte pensa que manger un peu lui ferait du bien. Elle parvint même à le remercier avec un petit sourire. Elle s'assit et regarda le garçon presque nu qui allait et venait en boitant devant ses casseroles. Il avait profité de l'absence de Bénédicte pour enfiler un short noir, usé, presque un bermuda qui descendait le long de ses reins jusqu'au milieu de ses cuisses musclées, dures comme l'acier.
Elle se rappela de sa vision nocturne, juste après l'horrible cauchemar qui l'avait réveillée. Pour la première fois depuis cette nuit, elle le trouvait séduisant. Sans doute, n'avait-elle pas encore pris le temps de le regarder attentivement. Sa fourrure était splendide. Les poils étaient longs et luisants, doux au toucher. Il y en avait de trois couleurs. Les plus petits, serrés au point de former une espèce de duvet, étaient blancs et formaient des grandes taches claires sur le ventre et dans le creux de ses membres. Dans le dos, ils se prolongeaient de brun et de noir, formant des ombres changeantes en fonction de l'incidence de la lumière.
- Vas-tu quitter ton emploi?
- Dès que le contremaître m'aura payé, expliqua Tom d'un ton détaché, sans se retourner. J'ai quelques économies. Je vais voyager un peu avant de m'installer à nouveau quelque part.
Il déposa deux bols sur la table et versa la soupe qui fumait dans l'air pourtant tiède de la pièce.
- Où comptes-tu aller ?
Il tendit un bol à Bénédicte et s'assit sans répondre. Il fuyait son regard et ne quittait pas sa cuillère des yeux.
Parfois, on ignore superbement certaines occasions pourtant si proches qu'il suffit d'un mot ou de tendre la main pour les saisir. Et on les regrette soudain, dès qu'elles s'éloignent, pour les pleurer quand elles sont devenues inaccessibles.
Quatre jours plus tard, Tom était parti. Il avait pratiquement tout abandonné derrière lui: ses livres, sa garde-robe, ses meubles. Il avait juste emporté quelques vêtements, un sac à dos et ses économies. Bénédicte trouva la porte close. A travers les vitres, elle devina dans la pénombre de la pièce les chaises retournées sur la table, la porte du frigo ouverte, les étagères vides. Il n'avait laissé aucun mot. Il lui avait annoncé son départ et n'avait pas ressenti le besoin de prolonger les adieux par une lettre qui aurait pourtant fait plaisir à Bénédicte. Mais, n'avaient-ils pas rompu depuis plus d'un mois?
Aux gens de l'immeuble, Tom avait dit au revoir, racontant à chacun un mensonge différent, une manière à lui de leur dire qu'il ne reviendrait plus. Bénédicte regrettait de n'avoir pas pu le voir depuis l'accident. Ce jour-là, ils avaient eu la possibilité de parler, mais rien de ce qui était important n'avait été dit. Elle haussa les épaules à la manière de Tom. Pour tromper sa tristesse, elle se moqua d'elle-même. A quoi l'aurait conduite cette liaison impossible? Elle s'en retourna rejoindre Philippe qui l'attendait avec impatience. Avec lui au moins, il existait un avenir...
Tom n'avait pas l'intention de partir à pied. Il avait déjà fait cette route sans autres ressources que ses jambes et le souvenir n'en était pas particulièrement agréable. Pourtant il avait superbement ignoré les grands parkings qui entouraient la ville, là où les camions pouvaient facilement s'arrêter pour prendre un auto-stoppeur. Il avait regardé les camions passer sans lever la main et il avait même refusé l'invitation d'un chauffeur qui s'apprêtait à reprendre la route après un solide repas consommé dans le restaurant tout proche. Il avait l'intention de rejoindre l'autoroute plus loin. Mais pour le moment, il désirait méditer un peu et revoir une dernière fois cette ville qu'il n'avait jamais imaginé quitter à regret. Le sommet de la colline était proche. Le souffle de Tom était régulier malgré la raideur de la montée et la lourdeur du sac dont les lanières lui sciaient les épaules. Cette colline n'était pas particulièrement haute. Elle avait échappé à l'urbanisation galopante par on ne sait quel miracle. La vue y était dégagée et on pouvait voir la ville sous ses pieds. Ce détour était une sorte de pèlerinage. C'est en effet à cet endroit que, deux ans plus tôt, Tom avait aperçu la ville pour la première fois. Il avait ressentit alors une grande joie, car, bercé d'illusions, il espérait y trouver l'aide dont il avait besoin en la personne de son ami Jack. Tom déposa son sac et s'assit au pied d'un arbre. Le dos contre l'écorce, il contempla la ville longuement.
Comme toutes les villes, celle-ci grouillait de toutes petites choses, qui allaient et venaient dans une course erratique sans même une apparence dordre, ni un seul moment de répit. Comme un lent mouvement de respiration aux cycles complexes, la nuit, la semaine et les saisons se disputaient le droit de modérer cette activité. Tom l'avait longtemps observée. D'ici, le jour où il est arrivé. De l'intérieur, pendant les deux années passées entre ses murs. Bien que, pour survivre, il ait dû assimiler peu à peu les règles du jeu, il n'avait pas vraiment compris la folie des hommes qui les poussaient à vivre agglutinés les uns sur les autres. Tom ne s'était jamais senti aussi seul que depuis qu'il avait vécu ici. Cette ville qu'il quittait. A quoi bon vouloir lui donner un nom, car toutes les villes se ressemblent.
Malgré l'aide de ses amis, il avait souffert pour obtenir le peu qu'il possédait. Cela rendait d'autant plus incompréhensible, la facilité avec laquelle il abandonnait tout, comme si rien n'avait plus aucune valeur à ses yeux. Sa peine n'avait pas été à la mesure du maigre confort dont il jouissait. Néanmoins, il aurait pu continuer à vivre ainsi. Le contremaître l'avait même persuadé de suivre des cours du soir pour apprendre le métier de comptable. Tom s'était laissé entraîner et il allait commencer en janvier. Et puis, il aurait fait n'importe quoi pour cette fille, pour rester plus longtemps près d'elle. L'amour rend peut-être idiot. Mais Tom se sentait de taille à déplacer des montagnes, rien que pour elle...
Tom hocha la tête de dérision. En fait de montagne, il n'avait jamais rien fait que remuer des tas de sable et transporter des sacs de ciment dont la poussière lui irritait encore les narines. Cela lui faisait mal de l'admettre: cette fille, il l'aimait toujours.
Sûrement, Bénédicte aurait tout à fait oublié l'adolescent à peau de fauve et le mystère dont il s'était entouré. Mais elle avait pris l'habitude de passer régulièrement devant les fenêtres désespérément sombres de la conciergerie. Elle ne faisait jamais de grands détours. Cependant son chemin traversait souvent cette rue peu fréquentée, bordée d'immeubles poussiéreux aux appartements bourgeois. L'attitude de Bénédicte ne passait pas inaperçue et Philippe ne manquait pas de le lui reprocher.
Il était gentil Philippe. Il était tendre, intentionné. Il ne la contredisait que rarement, pour ne pas dire jamais. Il ne prenait pas beaucoup de place. Bénédicte ne se sentait pas embarrassée en sa présence. Il était un bon élève, studieux. Futur universitaire, il ne manquerait pas de décrocher un bon diplôme de droit, de médecine ou d'ingénieur. Les parents de Bénédicte n'en disaient que du bien. C'était décidément un compagnon parfait. Même si ce n'était pas le prince de ses rêves, Bénédicte s'en accommodait.
Or ce dimanche-là, se rendant au Parc, Bénédicte passa devant la conciergerie. Son sang ne fit qu'un tour, bouillonnant sous l'effet de l'émotion. Il y avait de la lumière. "Tom est revenu", pensa-t-elle. Elle traversa la rue en courant. Elle se retint de pousser la porte et de se ruer à l'intérieur. Elle frappa sur le bois du chambranle. Elle entendit du bruit. Quelquun s'approcha de la porte. Le coeur de Bénédicte se mit à battre plus fort. La porte s'ouvrit.
Bénédicte découvrit une femme en habits de travail. Elle fut si étonnée qu'elle recula en bredouillant un mot d'excuse. Visiblement, la femme ne s'attendait pas non plus à une visite, et encore moins à l'apparition d'une jeune fille. Elle hésita et finit par rappeler l'adolescente farouche qui s'en allait déjà.
- Hé, toi! Ne serais-tu pas Bénédicte?
Bénédicte s'arrêta. Elle se retourna lentement, le visage stupéfait.
- Comment connaissez-vous mon nom?
La femme lui fit signe d'approcher. Poussée par la curiosité, Bénédicte s'avança juste assez pour qu'elles puissent se parler sans élever la voix.
- Je pense que nous avons un ami commun.
Il y eut un silence. Bénédicte se méfiait.
- Tom?
La femme confirma.
- Le petit Duval.
C'était la première fois que Bénédicte entendait Tom appelé par son nom de famille.
- C'est donc toi l'élue de notre petit maçon.
Bénédicte fit la moue comme si cette affirmation la gênait.
- Il est parti?, demanda Bénédicte qui pourtant connaissait la réponse.
La femme fit un geste vers l'intérieur de la pièce.
- Il a tout laissé tomber, juste au moment où il commençait à s'en sortir.
Bénédicte avait tout de suite compris que son interlocutrice n'ignorait rien des relations entre elle et Tom. La remarque avait blessé Bénédicte. La dame lui reprochait le départ du garçon. Mais il en fallait plus pour l'émouvoir.
- Veux-tu entrer un moment?, fit la femme. Je suis toujours heureuse de parler avec une connaissance de mon petit protégé.
Bénédicte était toujours sur la défensive. Elle s'excusa:
- Je ne l'ai connu que quelques jours, il y a un mois...
- Il m'a tant parlé de toi. J'aimerais que nous fassions connaissance.
Elles entrèrent dans l'unique pièce de la petite conciergerie. Malgré le temps passé, Bénédicte avait encore l'impression de sentir l'odeur d'un animal. La femme lui offrit du thé. Elle devait avoir dans la cinquantaine. Elle était grosse, mais ne se déplaçait par pour autant avec difficulté. Son pas était décidé. Pour faire de la place sur la table et pour bouger les cartons, elle n'avait pas besoin de l'aide de Bénédicte. Cette femme avait l'habitude de s'occuper elle-même de ses affaires et n'aimait pas perdre son temps.
Ses questions étaient si précises, que Bénédicte n'eut pas l'impression de lui apprendre grand chose. Si au départ Bénédicte n'avait pas caché sa réticence vis-à-vis de cette rencontre inattendue, elle brûlait maintenant de savoir quel lien reliait Tom à cette femme. Sa curiosité était d'autant plus aiguisée que le garçon n'en avait jamais parlé... Au moment où Bénédicte s'apprêtait à lâcher quelques-unes des questions qui se pressaient dans sa tête, la femme regarda sa montre et se leva brusquement.
- Excuse-moi Bénédicte, mais je dois absolument partir.
Bénédicte était déçue. Elle voyait s'envoler l'occasion de percer le secret de Tom. Elle fit un rapide calcul. Et pendant que la femme se mesurait avec la porte de la conciergerie qui n'avait jamais pris l'habitude de se laisser fermer à clef, Bénédicte demanda si elles pouvaient se revoir. La serrure se soumit à la volonté de la femme qui se redressa triomphante. Elle réfléchit un instant à la proposition de Bénédicte.
- Je travaille beaucoup. Mais je pense pouvoir te consacrer un peu de temps. Viens demain soir à la gare du centre, vers huit heures. Je me trouverai dans le hall des guichets.
Quel rendez-vous étrange! Bénédicte en était subjuguée à tel point qu'elle avait presque oublié de demander le nom de la femme qui s'éloignait déjà. Bénédicte la rattrapa en courant.
- Julia, répondit-elle. Tu n'as qu'à demander Julia. Tout le monde me connaît sous ce nom.
Le lendemain, elle arriva un peu en retard. La grande horloge du hall de la gare indiquait huit heures dix. Il faisait déjà calme. Pour sortir en ville, les gens boudaient le train jugé peu sûr. Elle n'eut aucune difficulté à trouver Julia. La femme se trouvait à l'écart des guichets, près de la consigne. Une petite camionnette, encore ouverte, se tenait tout près et avait servi à transporter le matériel: des casseroles, des Thermos, une bonbonne et des becs de gaz autour desquels Julia s'affairait avec trois autres personnes, plus âgées qu'elle, dont un vieil homme sympathique qui sourit à Bénédicte pour lui souhaiter la bienvenue. Bénédicte comprit tout de suite la raison de leur travail. Avec les guides de sa troupe, elle avait également contribué à cette action humanitaire. Mais ça remontait déjà à plusieurs années. La petite équipe dirigée par Julia préparait la soupe qu'ils allaient offrir aux nombreux sans abri qui erraient dans la ville. Lorsque la femme vit Bénédicte, elle l'appela en renfort pour nettoyer des légumes.
Elle ne se souvenait pas qu'il puisse y avoir tant de travail. Quand les cheftaines avaient arrêté la distribution de vivres, elle croyait que leur devoir était accompli et qu'elles étaient venus en aide aux derniers mendiants. Elle pensait que le gouvernement faisait quelque chose pour que leur nombre diminue et qu'ils puissent vivre décemment. Mais ce soir-là, elle vit défiler de nombreux visages au regard fuyant. Il n'y avait pas seulement des vieux, mais aussi des hommes et des femmes, jeunes, parfois des adolescents ou même des enfants. Elle en vit tant qu'elle finit par garder elle aussi les yeux baissés sur la soupe. Et bien qu'aucune file ne s'était formée, il y avait toujours deux mains sales pour tendre un bol vide.
Bénédicte travailla trois heures sans interruption. Elle eut à peine le temps d'échanger quelques mots avec Julia. Lorsque tout fut rangé, Bénédicte espérait qu'elle trouverait un peu de temps pour parler, mais Julia s'en alla au volant de la camionnette après avoir remercié tout le monde et s'être assurée que quelqu'un reconduirait Bénédicte.
Le vieil homme était très gentil. Il était habillé à la mode des jeunes et souriait tout le temps. Bénédicte l'aimait bien. Pourtant, depuis qu'ils étaient montés à bord de la petite voiture qui la ramenait chez elle, Bénédicte ne lui adressait pas la parole car elle râlait sur Julia. Cette femme avait profité de son temps et de son travail. Elle savait très bien pourquoi Bénédicte était venue et elle lui avait à peine adressé la parole. Sans doute que le visage de Bénédicte reflétait trop bien ses sentiments, car, au moment de tourner le coin avant d'arriver devant la maison de Bénédicte, le vieil homme dit soudain ceci:
- Tu ne dois pas en vouloir à Julia. Elle a trop de coeur. Elle veut donner quelque chose à tant de monde que forcément elle ne peut donner qu'une petite partie de son temps à chacun.
Il arrêta la voiture devant la porte de la maison.
- Pendant toute la soirée, elle t'a porté une attention toute particulière. Elle t'a regardé plusieurs fois avec un sourire approbateur. Je ne sais pas ce que tu es venue chercher ce soir, mais je crois que Julia t'a fait venir pour autre chose que préparer de la soupe. Et que même si elle n'a rien dit, elle a voulu te faire comprendre quelque chose.
Bénédicte ne comprenait pas encore la signification de tout ceci. Mais elle sentait que le vieil homme avait raison. Elle hocha la tête en guise d'approbation.
- Nous nous occupons de la distribution trois fois par semaine. Te revoit-on dans deux jours?
Bénédicte ne voulut pas répondre tout de suite. Le vieil homme lui donna son numéro de téléphone et ils se dirent au revoir.
Bénédicte mit un certain temps avant de pardonner à Julia. Peu à peu, une idée s'était faite de plus en plus insistante dans son esprit. Ce n'était pas une certitude. Tout au plus, une supposition qu'elle désirait vérifier. Si Julia avait donné rendez-vous à Bénédicte dans le hall de la gare, peut-être avait-elle voulu lui faire découvrir le milieu où avait vécu le petit maçon? Une nouvelle fois, poussée par la curiosité, Bénédicte rejoignit l'équipe de Julia qui ne cacha pas sa joie, ni son étonnement.
- Je ne pensais pas te revoir, fit le vieil homme qui avait reconduit Bénédicte. Tu semblais si déçue que je ne me suis pas étonné que mon téléphone soit resté silencieux.
Bénédicte expliqua qu'elle ne s'était décidée que le jour même.
Elle revint plusieurs fois. Elle devint une habituée de la soupe de la gare et avait sa place dans l'équipe, même si elle n'était présente qu'occasionnellement, remplaçant l'un ou l'autre qui était malade ou venant simplement prêter main forte quand ses cours le lui permettaient. Parfois, quand Bénédicte croisait Julia qui, pour se détendre, fumait une cigarette à l'écart, il leur arrivait de discuter dans l'obscurité des quais. A force de confidences, Bénédicte reconstitua une petite partie de l'histoire de Tom.
Julia s'occupait depuis trois ans de la distribution de soupe et de nourriture aux sans-abri. Le mouvement ne connaissait pas un franc succès auprès du public. Mais