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Au début, jai fait la connaissance dIsaline. Cinq mois plus tard, je pense encore à elle. Je ne vous demande pas de juger mon histoire. Elle fut sincère et je ne regrette rien. Plus quaux sentiments que jéprouve encore pour elle, je me souviens de notre amitié et de notre complicité.
Isaline et moi, nous avons le même âge. Je la voyais tous les jours dans la cour de mon école. Malheureusement, nous navons jamais été dans la même classe. Bien avant que je ne commence à mintéresser aux filles, elle avait déjà sa cours dadolescents aux bouches en coeur et aux paroles creuses. Quant à moi, ainsi que tous les garçons de mon année, nous avons fini par succomber à ses charmes. Mais elle symbolisait linaccessible. A peine pubère, quel chance avions-nous de la séduire avec nos gueules denfant de choeur inexpérimentés? Nous lévoquions souvent lorsque nous parlions entre garçons et que nous laissions libre cours à nos fantasmes.
Javais tellement peur que lon se moque de moi que je nai jamais avoué aux autres que je la voyais régulièrement chez elle. En fait, elle ne me remarquait pas vraiment. Si je métais senti lâme dun voyeur, jaurais pu la mater n'importe quand. Il y a un an et demi, oncle Georges, le frère de papa, ma conduit pour la première fois dans la propriété des Tilman pour travailler avec lui en échange dun petit salaire. Le père dIsaline lavait engagé comme jardinier. Je ne pense pas que mon oncle avait vraiment besoin de mon aide. Il maimait bien et sétait servi de cette excuse pour mavoir le plus souvent possible à ses côtés. Javais déjà lhabitude de jardiner avec lui. Aussi loin que remontent mes souvenirs, chaque fois quil devait me garder, nous passions la journée dans le petit potager quil louait le long de la voie ferrée.
Au début, je navais même pas remarqué quIsaline habitait là. Un jour que je me trouvais à quatre pattes pour nettoyer un parterre, elle est passée à côté de moi et a continué son chemin sans me voir. Elle devait avoir lhabitude des domestiques. Une présence à cet endroit ne létonnait guère. Et puis, je suis sûr quelle ne maurait jamais reconnu en dehors de lécole. Je me souviens avoir gardé les yeux baissés vers le sol tant javais peur quelle ne se retourne. Jétais devenu si rouge que mon oncle sest inquiété.
Attenante à la villa des Tilman, une piscine avait été construite sous une grande véranda que lon pouvait ouvrir en été. Il marrivait de temps en temps de regarder Isaline et sa famille alors quils sy baignaient ou quils prenaient le soleil juste à côté. Je les enviais. Un jour monsieur Tilman vint nous trouver mon oncle et moi. Cétait un samedi particulièrement chaud. Je transpirais abondamment. Javais remarqué que même mon oncle travaillait plus lentement que dhabitude.
- Georges, fit-il en sadressant à mon oncle. Je voulais vous dire que, ma femme et moi, nous sommes très content de votre travail.
- Merci monsieur.
- Vu la chaleur, jallais vous proposer de prendre votre après-midi. Nous vous réglerons votre journée comme dhabitude.
- Comme monsieur voudra.
Je naimais pas voir mon oncle, un homme avec autant de caractère, devenir servile devant le propriétaire. On raconte dailleurs que ce nest quun nouveau riche, un parvenu qui se donne des grands airs. Je faisais un effort pour faire bonne figure afin de ne pas décevoir mon oncle. Mais cela ne mempêchait pas de penser.- Jallais oublier! Ma femme voudrait faire la connaissance de votre neveu. Ma foi, comme nos enfants nous ont laissés seuls, il pourrait nous tenir compagnie au bord de la piscine et, si le coeur lui en dit, nager un peu.
Cette piscine, jen rêvais depuis des mois. Par cette chaleur, il aurait été stupide de refuser une telle invitation. Du coup, javais oublié tous les reproches muets que javais formulé dans ma tête. Je suppliais mon oncle du regard. Je le sentais réticent, mais il finit par céder.Ce fut la première dune longue série de baignades dans la propriété des Tilman. En fait, depuis quils sétaient fâchés avec lentreprise de nettoyage, les Tilman navaient plus personne pour entretenir la piscine et la véranda. Ils avaient pensé à moi qui ne leur coûterais pas trop cher. Ils mavaient invité ce jour là pour se faire un opinion à mon sujet et pour me faire la proposition. Il fut convenu que je viendrais trois fois par semaine et que je pourrais utiliser la piscine le matin avant que monsieur ne se lève.
Mis à part certains lendemains de fête, je nai jamais eu beaucoup de travail. Par contre, jai profité de la piscine presque tous les jours. Je me levais à cinq heures du matin été comme hiver pour expédier mes corvées et avoir le temps de nager une heure avant daller aux cours. Isaline ne me prêtait alors aucune attention. Au contraire, elle me traitait comme nimporte quel domestique et mordonnait parfois de menus travaux dont je macquittais bon gré, mal gré. Jaurais accepté nimporte quoi pour ne pas perdre laubaine qui mavait été offerte. Ce ne fut quun an plus tard, à peu près au début du printemps de cette année quelle changea tout à coup dattitude à mon égard.
Je fus le premier surpris. Dhabitude je la voyais distante, maniérée, hautaine comme une grande dame. Pourtant, je me souviens de ce dimanche matin comme si cétait hier. Je métais levé un peu plus tôt que dhabitude pour me rendre directement chez les Tilman. La veille, ils avaient donné une soirée qui sétait prolongée tard dans la nuit. Avant de me mettre au travail, je métais jeté à leau. Elle était un peu froide car la véranda était restée ouverte. Je devais être à ma dixième longueur quand je lai remarquée sur le bord du bassin. Elle portait un peignoir de bain en tissu éponge de couleur beige qui couvrait à peine ses longues jambes bronzées. Pendant un court moment, la surprise me paralysa. Je ne pouvais détacher les yeux de son regard. Quelque chose se passait en moi. Je me mis à rougir. La situation semblait lamuser. Reprenant mes esprits, je rejoignis le bord du bassin et sortis de leau en mexcusant:
- Jignorais que vous aviez lintention doccuper le bassin à cette heure. Je vais me changer et terminer le rangement si vous êtes daccord.
- Je ne voulais pas te chasser Daniel, fit-elle sur un ton enjoué.
Cétait la première fois que je lentendais prononcer mon nom. Comme je restais sans voix, elle continua:- Jaimerais que tu restes. Jai envie de nager, mais jai peur de rester seule.
Jétais de plus en plus troublé. Elle laissa tomber son peignoir sur une chaise longue. Son maillot la rendait plus mince encore. Il était noir, dun pièce, avec des motifs colorés dinspiration africaine. A travers la fine toile élastique, je pouvais deviner tous les détails de son corps et de sa poitrine.- Que dira votre père?
Elle descendit les marches du petit escalier.- Il dort. De plus, il te trouve très mignon et il taime bien. Il ne dira rien.
Elle se lança dans leau et fit quelques brasses.- Tu ne vas tout de même pas rester ainsi à me regarder bêtement. Viens-tu me rejoindre ou bien dois-je venir te chercher?
Ne sachant quelle attitude adopter, je me suis contenté dobéir. Je suis allé jusquau bord et jai plongé pour la rejoindre. Jai sans doute mal exécuté mon mouvement, car mon maillot glissa jusquaux chevilles. Je ne sais pas si elle la remarqué, mais, pris de panique, je bus la tasse. Honteux, jai rejoint le bord pour reprendre ma respiration.Nous avons nagé une vingtaine de minutes. Comme le bassin nétait pas très large, on se frôlait chaque fois que lon se croisait. Jaimais cette sensation brève. Puis nous avons joué au water-polo avec un ballon de plage. Le temps passa vite. Gisèle, la cuisinière, prenait son service le dimanche à huit heures. A peine arrivée, elle interpella Isaline.
- Pardon, Mademoiselle. Je désirerais savoir où vous avez lintention de prendre votre petit déjeuner.
- Bonjour Gisèle. Sers-moi dans la véranda qui donne sur la roseraie. Le soleil y donne déjà et je pense quil doit y faire très doux. Rajoute un couvert pour Daniel. Il mange avec moi.
Jouvris la bouche pour protester car javais déjà petit déjeuné avant de venir nager.- Mademoiselle, excusez-moi de me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais il vaudrait mieux que Daniel termine son travail avant que Monsieur ne se lève.
Isaline minterrogea du regard. Je lui fis un petit sourire désolé pour lui signifier que je regrettais de ne pas pouvoir répondre à son invitation.- Bien Gisèle. Je te remercie. Je mangerai donc seule.
Avant de se retirer, je vis la cuisinière inspecter les abords de la piscine. Je pouvais lire dans ses yeux tous les reproches quelle nosait pas formuler devant Isaline. Et je suis sûr quils ne concernaient pas uniquement mon travail inachevé. Isaline sortit de leau par lescalier. En deux brasses, javais rejoint le bord et, dans le mouvement, je me suis hissé hors de leau. A peine sur mes pieds, je me suis précipité pour prendre un essuie propre que je présentai à Isaline avec mon plus beau sourire. Mon geste la séduite et elle me fit un clin doeil. Sans prendre la peine de messuyer, je me suis mis au travail. Je nosais plus regarder derrière moi. Jétais trop ému et je préférais cacher mon trouble dans une activité fébrile. Avant de retourner dans la maison, Isaline sarrêta à ma hauteur. Je me suis redressé et lui fis face.- Jespère que tu ne tes pas trop ennuyé. Tu as certainement des choses plus amusantes à faire que toccuper de la fille du patron.
- Ce nest pas vrai, protestai-je. Si cest limpression que je vous ai donnée, elle est complètement fausse. Jai aimé nager avec vous.
Cétait vrai. Javais comme une boule chaude de plaisir qui palpitait dans ma poitrine. Elle se pencha vers moi et membrassa sur la joue. Avant de se redresser, elle me glissa dans loreille:- Je serais heureuse si tu me tutoyais!
Puis elle virevolta et séloigna dun pas léger, presque sautillant. Je nen revenais pas. Je navais jamais bu dalcool, mais je crois bien que je ressentais quelque chose très voisin de livresse. Cinq minutes après son départ, je fixais encore la porte par laquelle elle avait disparu.Durant la semaine, jai essayé plusieurs fois de lui parler à lécole. Son attitude me fit clairement comprendre quelle ne désirait pas quon nous voit ensemble. Pourtant, je ne parvenais pas à lui en vouloir. Chaque fois, lorsque le hasard faisait que nous nous croisions dans les couloirs, elle me faisait toujours un petit signe de reconnaissance qui me remplissait de bonheur: un clin doeil, un sourire ou un bref regard.
Le samedi suivant, elle est venue me rejoindre dans la piscine. Nous avons moins nagé que la première fois. Assis sur les marches de lescalier, le corps enfoncé dans leau jusqu'aux trois-quarts, nous avons parlé de lécole, des professeurs et de nos connaissances communes. Ce nétaient vraiment pas des propos damoureux. Gisèle neut pas loccasion de nous surprendre. Isaline avait gardé sa montre. Vingt minutes avant le début du service de la cuisinière, elle sortit de leau et senferma dans la petite cabine pour shabiller. En attendant, je me suis séché pour enfiler un tee-shirt et je commençai mes travaux dentretien. Lorsquelle eut fini, elle sortit du vestiaire et vint directement vers moi. Je la préférais ainsi plutôt que ces vêtements provocateurs quelle mettait systématiquement pendant la semaine. Son jeans épousait parfaitement la forme des ses cuisses et des ses hanches. Un large chemisier cachait sa poitrine, mais le col ouvert dévoilait une petite chaîne en or que je voyais pour la première fois.
- Il est très sexy ton tee-shirt. On dirait que tu es à poils en dessous.
Jétais gêné. Elle me taquinait, mais elle avait raison. Je ne faisais pas assez attention à la façon dont je mhabillais.- Si tu voyais ta tête, pouffa-t-elle.
Sans avoir cette chance, je mimaginais parfaitement mes joues devenir écarlates.- La semaine prochaine, des cousins mont invitée à faire du vélo dans les Ardennes. Ça fait longtemps que je nai plus roulé. Je me suis dit que, demain après-midi, nous pourrions faire un tour ensemble.
Je navais pas de bicyclette, mais je savais à qui demander. Il était évident que jétais daccord.- OK. Un tour dans la forêt de Soignes. Est-ce que ça te va?
- Il ne faudrait pas que ce soit trop long. Cest juste un entraînement.
- Deux petites heures. On pourra allonger ou raccourcir le tour si cest nécessaire.
Avant de disparaître, elle me fixa rendez-vous à quinze heures. Le soleil allait être de la partie, ce serait formidable. Jétais impatient dêtre le lendemain.Lorsque jeus terminé le nettoyage de la piscine, je me suis rendu dans la remise pour préparer les outils en attendant mon oncle qui ne commençait quà neuf heures le samedi. Jétais heureux. Javais de lénergie à revendre. Jai travaillé comme une brute malgré la chaleur. Leffort me faisait du bien et me grisait. Vers cinq heures, mon oncle a annoncé la fin de la journée. Tandis que nous rangions les outils, alors quen général il est plutôt du genre taiseux, il se mit soudain à me sermonner. Je lécoutais sans y prêter une attention soutenue. Je répondais avec un certaine agressivité. Pourtant, avec le recul, je reconnais quil y avait beaucoup de vrai dans ses paroles.
- Gisèle ma dit que tu tes baigné avec Mademoiselle Tilman.
- Les cuisinières ont toujours beaucoup de chose à raconter.
- Je nai pas de reproche à te faire. Je veux juste te mettre en garde. Mademoiselle Tilman nest pas du même milieu que nous...
- Les riches et les pauvres! Cest toujours la même rengaine: chacun dans son coin, cela fait plus ordonné.
- Tu penses que je suis vieux jeu. Monsieur Tilman n'est pas issu d'une famille noble. Le grand-père sest enrichi il y a une trentaine dannées en exécutant des travaux de génie civil pour létat belge. Maintenant, le père est à la tête dune société importante dans le domaine de la construction et de limmobilier. Il est sorti dun milieu défavorisé, mais il a eu plus de chance que nous. Sa fille cependant a reçu une autre éducation.
Cétait vrai. Déjà dans sa manière de parler, jentendais la différence. Au début, ça me choquait. Puis je me suis habitué. Par mimétisme, jai adopté la façon dont les autres domestiques et mon oncle sexprimaient avec les Tilman.- Je sais me tenir aussi bien quelle, répondis-je un peu vexé par la remarque de mon oncle.
- Daniel. Là nest pas la question. Comment te dire?
Mon oncle prit un temps de réflexion. Comment aborder cela avec un enfant, alors quil nen a jamais parlé même avec son ami le plus intime?- Isaline est une fille superficielle.
- Je ne comprends pas.
Il se racla la gorge.- Je vais essayer de te le dire autrement. Quand je te regarde jardiner, tu es tout entier à ton travail. Tu ne tarrêtes pas avant davoir fini. Tu es persévérant et digne de confiance. Je crois que dans tes sentiments, tu es le même: tu es fidèle et tu te donnes complètement.
Jaimais bien ce que mon oncle venait de dire. Pour dautres, cela aurait pu être péjoratif: "cest bien mon petit. Continue à travailler comme cela et à me faire gagner plein de fric". De sa part, je savais que ses paroles étaient des compliments. Son amitié métait chère et je considérais sa confiance comme un don précieux. Il essaya de poursuivre.- Mais Mademoiselle Tilman...
Il sinterrompit à nouveau. Je navais pas la moindre idée de ce qu'il essayait de me dire.- Quoi Isaline? fis-je soudain, impatient.
- Je naime pas parler des gens en leur absence. Comprends-moi. Je ne veux pas porter de jugement sur quiconque. Je veux juste faire un constat aussi objectif que possible. Mademoiselle Tilman et toi, vous ne cherchez pas la même chose. Mademoiselle Tilman aime la compagnie des garçons, mais elle nest pas constante. Elle est un peu comme les abeilles au printemps qui vont butiner de fleur en fleur. Tu nétais pas là pendant les vacances de Pâques. Sais-tu que la famille Tilman est revenue plus tôt de la montagne?
- A cause dIsaline?
- Oui, à cause de Mademoiselle Tilman. Il y a eu une histoire entre elle et le fils dun diplomate. Monsieur Tilman sest fâché. Il ne veut pas quIsaline et son petit ami puissent se revoir. Gisèle ma raconté les violentes disputes entre le père et la fille. Mademoiselle Isaline a été privée de sortie jusquà la fin de lannée scolaire.
Jignorais tout de cette sanction. Je comprenais mieux pourquoi Isaline qui se levait rarement avant midi vienne soudain me retrouver au bord de la piscine depuis deux semaines.- Pauvre Isaline! fis-je sincèrement.
- Que dis-tu?
- Je plaignais Isaline parce que son père lui a défendu de voir ce garçon. Sils saimaient, cétait injuste et cruel.
Mon oncle soupira car je navais rien compris.- Tu es naïf. Avant les vacances, ils ne se connaissaient pas. Maintenant, elle la peut-être déjà oublié. On ma dit quelle change souvent de petit ami. Tantôt lun, tantôt lautre. Maintenant toi.
Jétais en colère contre mon oncle davoir dit des choses aussi méchantes au sujet dIsaline. Et puis, comment pouvait-il simaginer quIsaline et moi puissions être amants? Cest vrai quelle me faisait un effet intense. En sa présence, je sentais comme un feu brûler dans mon corps. Mais lidée que je puisse être son petit ami me semblait ridicule.- Elle ma juste embrassé sur la joue. Aujourdhui, cela se fait couramment même entre garçons. Cela ne fait pas de moi son fiancé. Tout ça, ce sont des histoires dadultes. Nous navons que 13 ans.
- Je sais que vous êtes jeunes. Mais je sais aussi que les jeunes sont de plus en plus précoces. Prends garde à toi. Dans ce domaine, tu es le seul à pouvoir veiller sur toi-même.
Mon oncle ninsista pas. La seule chose que javais retenue était que le père dIsaline lui avait fait du mal. Jaurais fait nimporte quoi pour lui venir en aide.Jai dû marchander longtemps avec mon copain pour quil me laisse rouler avec son vélo, mais cela valait la peine. Cétait un superbe VTT à quinze vitesse. Javais également prévu des provisions et des boissons. Comme Isaline me lavait demandé, je me suis présenté le lendemain à quinze heures chez les Tilman. Comme je nosais pas sonner à la grande porte, je suis passé par lentrée de service. Cest Gisèle qui mouvrit. Elle samusa de ma tenue.
- Voilà notre sportif.
- Mademoiselle Tilman ma demandé de laccompagner pour une petite ballade en vélo, expliquai-je peu sûr de moi.
- Je suis au courant. Monsieur a demandé de te voir avant que vous ne partiez.
Que me voulait-il? Jétais un peu inquiet de ce quil allait me demander. Jeus soudain honte de mes bras et de mes jambes nues. Gisèle suivit mon regard et comprit ma gêne.- Vas-y comme cela. Monsieur Tilman sait bien que vous ne vous rendez pas à une soirée mondaine.
La grande porte du bureau était ouverte. Avant de franchir le seuil, javais retiré ma casquette que je serrais nerveusement contre mon ventre. Je mavançai de quelques pas. Monsieur Tilman saffairait derrière une grande table. Il allait et venait entre plusieurs piles de papier. De temps en temps, il sarrêtait brièvement pour pianoter sur un petit ordinateur portable. Je me suis raclé la gorge pour attirer son attention. Il leva la tête. Il y eut un petit temps de flottement pendant lequel il se demanda ce que je pouvais bien faire là. Puis il se souvint.- Ah, Daniel. Jattendais effectivement ta visite.
- Bonjour Monsieur.
- Jai demandé que tu viennes me voir avant de partir avec ma fille car je voudrais texpliquer certaines choses.
Il contourna la table et se dirigea vers moi. Il minvita à masseoir en désignant un des deux fauteuils autour de la petite table ronde près de la cheminée. Pour éviter de paraître impoli en menfonçant dans les épais coussins, je déposai mes fesses le plus près possible du bord.- Daniel, quoique tu sois trop jeune pour travailler pour moi dune manière officielle, je te considère un peu comme un membre de mon personnel. Tu fais de lexcellent travail et je suis très content de toi. Cest pour cette raison que je nai pas peur de te confier ma fille.
- Merci, Monsieur.
- Dailleurs, ton oncle ma loué ton honnêteté et ton sens du devoir. Comme tu las sans doute appris, ma fille a été punie et je lui ai défendu de quitter la propriété sans mon autorisation. Jusquà maintenant, je nai pas eu à me plaindre de son comportement. Mais elle a beaucoup de caractère et ne savoue pas vaincue aussi facilement. Je suis convaincu quelle prépare quelque chose, mais je nai pas encore deviné quoi.
Je naimais pas la tournure de la conversation. Je voyais déjà où il voulait en venir. Contenant mal ma nervosité, je changeais souvent de position en faisant gémir le cuir. Sans le dire franchement, il comptait sur le fait quil employait mon oncle et sur mon désir de garder ma place. Il savait que je serais obligé daccepter. J'ai donc quitté le bureau promu au rang despion à la solde de monsieur Tilman père. Voilà qui compromettait gravement mes espoirs de relations avec Isaline. Comment allait-elle le prendre? Je navais aucune intention de lui cacher quoi que ce soit de lentretien. Je préférais ne plus la revoir que dêtre obligé de faire quelque chose qui puisse la rendre malheureuse.Je lai retrouvée sur la terrasse. Elle lisait un livre de poche quelle déposa dès quelle mentendit approcher.
- Bonjour, Daniel, fit-elle en souriant. Est-ce que tout est prêt?
- Je pense navoir rien oublié.
- Il faut encore sortir mon vélo du garage, mais je tattendais pour le faire.
Cétait un VTT de compétition avec tous les accessoires dont on pouvait rêver. Beaucoup plus léger que le mien, il semblait déjà avancer alors quelle n'avait pas encore donné le premier coup de pédale. Il était suspendu au mur du garage. Je le descendis tout seul avec une aisance qui me surprit moi-même.- Tu es costaud, sexclama-t-elle en tâtant mes bras alors que je lui présentais le vélo.
Evidemment, je me suis mis à rougir. Elle samusait beaucoup des émotions que sa présence ne manquait pas déveiller en moi. Jaurais pu lui en vouloir de jouer ainsi avec mes sentiments, mais jéprouvais tant de plaisir à la savoir près de moi. Nous sommes sortis de la propriété par la grande grille. Jai attendu que nous nous soyons éloignés un peu avant de lui parler de lentretien avec son père. Elle ne fut pas particulièrement étonnée.- Je savais effectivement que mon père voulait te voir, expliqua-t-elle. Il ne sen est pas caché. Il me considère toujours comme une petite fille. Jai mes règles depuis deux ans au moins. Je suis une femme maintenant.
Je ne comprenais pas ce quelle venait de me dire. Mais je suis certain que, la dernière phrase, elle lavait prononcée pour se convaincre elle-même.- As-tu accepté le rôle de nourrice? me demanda-t-elle après une courte réflexion.
- Jaurais bien aimé refuser. Je navais pas réellement le choix. Il ne la pas dit explicitement, mais je suis sûr quil maurait renvoyé et quil aurait fait des problèmes à mon oncle si je navais pas dit oui.
- Il ne sen serait pas privé. Mon père veut tout contrôler. Tout le monde doit être à son service. Ce qui est sur son passage, il lélimine.
- Que comptes-tu faire?
Elle éclata de rire et arrêta son vélo. Surpris, je déposai pied à terre un peu plus loin.- Derrière ce coin, jai deux amis qui mattendent. Ils vont te rosser de telle manière que tu pourras aller pleurer chez mon père, puis on va aller ensemble se shooter chez un dealer de la gare du nord.
Jétais convaincu quelle se foutait de moi. Néanmoins, je regardai dans la direction quelle avait indiquée. Juste à ce moment, deux solides gaillards de 16 et 17 ans passèrent le coin et vinrent à notre rencontre. Jétais paralysé de peur. Les inconnus ne me regardèrent même pas. Arrivés à notre hauteur, ils échangèrent le bonjour avec Isaline. Je mattendais toujours à ce quils se précipitent sur moi. Ils continuèrent leur chemin sans nous inquiéter. Jentendis de nouveau le rire cristallin dIsaline.- Tu as encore marché!
- Les connaissais-tu?
- Bien sûr que non. Jaurais voulu te faire cette blague quelle naurait jamais aussi bien marché.
Une fois de plus, elle mavait vexé. Javais du mal à le cacher.- Quest-ce quon fait? On rentre?, demandai-je un peu nerveusement.
- Pourquoi? En as-tu assez de ma compagnie?
- Pas du tout, répondis-je précipitamment en sentant ma colère disparaître aussi vite quelle était venue. Mais je croyais quaprès ce que je tavais dit, tu naurais plus confiance en moi.
- A contraire, si tu ne men avais pas parlé, je me serais méfiée. Maintenant, je sais à quoi men tenir.
De plus en plus, javais limpression dêtre manipulé. Dabord par son père, maintenant par elle qui semblait au courant de tout avant moi. Elle interpréta mal mon silence.- Rassure-toi. Je ne ferai rien qui te mettra dans lembarras vis-à-vis de mon père. Alors, est-ce quon la continue cette promenade?
Comme tous les dimanche, il y avait beaucoup de monde dans la forêt. Nous devions sans cesse ralentir pour slalomer entre les promeneurs. Isaline ne semblait pas connaître la politesse. Au début de la promenade, je lavais vue bousculer les gens qui ne sécartaient pas assez vite. Aussi, je roulais devant pour distribuer les "bonjours" et les "excusez-moi" qui nous ouvraient la voie. Au fur et à mesure que nous avancions dans les bois, les chemins se dégagèrent de telle sorte que nous pouvions rouler de front et échanger nos impressions:- Viens-tu souvent en forêt? lui demandai-je au bout d'un moment.
- Quand jétais petite, ma nounou nous emmenait mon frère et moi. Nous allions souvent du côté de létang des enfants noyés. Parfois, quand il faisait beau, nous suivions les chemins jusquau bois de la Cambre. Nous retrouvions ma mère dans son magasin de lavenue Louise. Elle nous exhibait devant ses clientes en attendant que la voiture vienne nous chercher. Au début jaimais bien cela, car elle ne sintéressait pas à nous quand nous étions à la maison. Mais son attitude était artificielle et a fini par magacer. Il y a deux ans, jai refusé dy retourner.
Elle venait de me dévoiler une petite partie de son intimité. Je savais déjà que, dans les familles riches, les enfants pouvaient aussi avoir leurs problèmes. Mais lentendre de la bouche dIsaline, avait une autre signification pour moi.- Je pense que je ne connais pas du tout cette partie de la forêt, ajouta-t-elle.
- Cest incroyable que tu vives à lorée de la forêt de Soignes et que tu n'en connaisses pas tous les recoins. Cest vrai que, si javais un jardin comme le tien, je ne serais pas tenté de courir les bois tout le temps.
"Et jaurais aussi ce petit air blasé quelle arbore chaque fois quelle sait quon la regarde", ajoutai-je pour moi-même.Elle mexpliqua que, maintenant quelle était plus grande, elle navait plus le temps de se promener. On la conduisait sans cesse dun endroit à lautre pour une multitude dactivités différentes. Elle se vantait davoir suivi au moins une fois tous les cours que ses parents pouvaient lui offrir et que lui permettait son âge. Je lenviais un peu. Pour ma part, les seuls leçons que jai reçues en dehors de lécole étaient données par mon oncle et concernaient exclusivement le jardinage. Une fois lancée, Isaline était intarissable. Je me retrouvais dans un monde incroyable de noms à petites particules. Elle côtoyait les enfants de personnages célèbres. Pourtant, venant de sa bouche, tout cela semblait banal.
Plus je la connaissais, plus je métonnais de me trouver dans le même collège quelle. Certes, les professeurs y étaient excellent. La qualité de lenseignement ny était plus à faire. Cest mon oncle qui avait insisté pour quon my inscrive. Il marrivait de le maudire pour cette initiative bien intentionnée. Les études my semblaient impossibles lorsque je croulais sous une tonne de devoirs et que jessayais de me concentrer sur des leçons interminables pendant que mes amis et les autres garçons de limmeuble se disputaient un match de foot sur le terrain vague juste sous ma fenêtre.
Nous venions datteindre le sommet dune côte. Comme nous roulions déjà depuis une heure, jai proposé de nous arrêter et de nous reposer. Isaline accepta demblée. Javais déjà observé chez elle certains signes de fatigue et je métonnais quelle ne se soit pas plainte. Cétait la première fois quelle roulait aussi longtemps. Jai félicité son endurance.
- Tu es gentil de mencourager, mais je ne crois pas avoir accompli un exploit. Il ny a pas de quoi gagner quelque chose, pas même une sucette!
- Pas une sucette effectivement. Mais jai là quelques biscuits et de leau.
J'ai détaché mon sac du porte-bagages et lui ai présenté le contenu. Pendant un moment, nous sommes resté assis dans lherbe qui bordait le chemin. Nous ne parlions presque pas. Ce nétait pas parce que nous navions rien à nous dire. Parfois, les mots sont inutiles. Depuis que nous nous étions arrêtés, lesprit de la forêt nous avait enveloppé. Une certaine sérénité rayonnait en nous. Nous écoutions le silence presque parfait, seulement perturbé par quelques bruits lointains venus jusquà nous au gré dun brise vagabonde.Comme javais peur de la regarder et de rompre le charme, je fixais un châtaignier de lautre côté du chemin. Pour calmer lémotion qui menvahissait, jessayais dimaginer comment lescalader. Soudain, répondant à une impulsion de mon corps toujours en manque dexercice, je me suis levé sans un mot et me suis approché de larbre. Jabandonnais Isaline pour me livrer aux plaisirs de lescalade. A peine métais-je hissé sur la première branche, que jentendis le rire dIsaline. Tout en explorant les prises pour atteindre les plus hautes branches, je lentendis approcher.
- Tu ne tiens donc jamais en place, fit-elle remarquer. On me lavait dit, mais il faut te connaître mieux pour comprendre ce que ça veut dire.
- Pourquoi remettre à plus tard ce quon a envie de faire tout de suite?
- Aide-moi à monter.
J'eus un regard désolé vers la branche sur laquelle javais décidé de masseoir. Le projet était remis. Je suis redescendu jusquà la branche la plus basse et lui tendis la main. Bien quà partir de la première branche, les prises étaient faciles, elle insista pour que je laide. Si, au début, je me montrai réticent, je pris vite du plaisir à cette promiscuité. Son odeur, la douceur de sa peau, le contact tendre de nos corps à travers nos vêtements, tout cela éveilla en moi des sensations déroutantes.- Je ne monterai pas plus haut, avait-elle dit soudain alors que nous navions pas escaladé la moitié de ce que javais prévu.
Je ne me suis pas plaint, mais elle a remarqué mon regard vers le sommet.- Mais je ne tempêche pas de continuer, suggéra-t-elle.
Jai hésité un moment entre le désir de rester près delle et de poursuivre lescalade. Mais je voulais aussi lépater. Je me suis donc hissé de branche en branche, prenant des risques inutiles. Je ne voulais pas la faire attendre et je savais quelle me regardait. Je navais pas compté sur un passage sans prise où lélasticité des branches empêchait un passage en force. Je me suis entêté.- Daniel. Redescends. Tu vas tomber.
Elle me rappelait à la prudence, mais ravivait en même temps le sentiment dêtre observé. Je suis parvenu à me hisser. Le fait de déposer mon postérieur sur la fourche convoitée ne me procura pas la satisfaction que jattendais. Javais peur. La branche était trop fragile pour mon poids. Elle oscillait de manière inquiétante. Je ne voulais pas montrer mon trouble et pris une attitude joviale.- Isaline, cest fantastique. Je suis au dessus de la forêt...
Ce nétait pas exact. Les hêtres étaient bien plus grands que mon châtaignier et bouchaient lhorizon. Néanmoins, mon arbre surplombait une petite dépression qui me donnait une certaine perspective.- Tu devrais venir. La vue est exceptionnelle.
Ça ne coûtait rien de le dire. De toute façon, elle ne monterait pas et de plus la branche ne supporterait pas notre poids à tous les deux.- Daniel, ça suffit. Redescends tout de suite.
Je crois que, den bas, elle avait une vision assez précise de la situation périlleuse dans laquelle je me trouvais. Qui, après cela, prétendra que les filles paniquent pour un rien? Pour redescendre, je devais me retourner. Le bois, tendu à lextrême, ne supporta pas cet effort supplémentaire. Il émit un craquement sinistre. Sil n'a pas cédé, je ressentis au moins une secousse qui me fit perdre léquilibre. Elle cria. Je ne suis pas tombé de très haut. J'ai glissé le long du tronc et je fus arrêté net un peu plus bas sur une autre branche qui me frappa en pleine poitrine. Pendant un instant qui me sembla une éternité, je ne pouvais plus respirer. Elle s'inquiéta de ne pas m'entendre.- Est-ce que ça va?
Jessayai de crâner, mais ma voix haletante me trahit.- Juste quelques égratignures.
- Je viens taider.
- Non, ça ira, dis-je paniqué. Je vais descendre.
- Tu es vraiment con.
Sa remarque me fit de la peine. Mais je lavais méritée. Je compris surtout que je lui avais fait peur et que cétait sa manière à elle de me faire payer son émotion. Dès que nous avons regagné le sol, elle me fit enlever mon tee-shirt pour regarder mes blessures. La branche avait marqué mon torse jusqu'au sang.- Il faudra nettoyer tout cela dès quon sera rentré.
- Mais ce nest pas grave, je te dis.
- Tu as eu beaucoup de chance, mais ce nest pas une raison pour ne pas te soigner et risquer dattraper une maladie.
- Ce nest pas ma première blessure.
- Javais déjà remarqué tes cicatrices. Si tu les as toutes reçues de cette façon, je ne men vanterais pas.
Elle effleura mon épaule du bout des doigts et ajouta un ton plus doux:- Celle-ci, par exemple, doù vient-elle?
- Cest juste un accident en essayant de descendre dun train.
- Ce nest pas possible. Des milliers de gens prennent le train tous les jours sans problèmes et toi tu parviens à touvrir lépaule de lomoplate jusquà la clavicule. Tu dois être vachement maladroit!
- Ce nétait pas un train de voyageurs, expliquai-je vexé, mais un train de marchandises.
De cette histoire-là, je conserve le bon goût de laventure, cette sensation que lon garde après avoir accompli quelque chose de pas ordinaire. Je nai pas résisté à l'envie de la partager avec Isaline.Il y deux ans, à peu près à la même époque de lannée, il y avait des travaux sur la voie ferrée qui passait derrière mon immeuble. Les trains devaient ralentir et avançaient presque au pas dhomme. Il faisait beau et chaud. Je jouais à cache-cache sur le talus de chemin de fer. Un train de marchandises transportant des poutrelles dacier passait à ma hauteur quand une idée saugrenue me traversa lesprit. Je courus le long du convoi, me suis agrippé à un wagon et me suis hissé dessus. Jappelai mes compagnons de jeu pour les inciter à me suivre. Malheureusement, ils ont hésité trop longtemps et le train avait pris de la vitesse. Jen vis un seul qui tenta de me rejoindre. Il saccrocha au wagon qui suivait le mien. Il tint bon sur cinquante mètres. Jai tenté de le rejoindre pour laider, mais il lâcha prise et retomba sur le ballast cul par dessus tête. Je le vis se relever. Il me fit un signe désolé avant de disparaître complètement de ma vue.
Je me retrouvais à bord dun train qui allait me conduire je ne sais où. Pourtant, je ne ressentais aucune peur. Quel danger risquais-je tant que jétais à bord? De me sentir loin de chez moi, était un véritable soulagement. Ma curiosité mentraînait vers linconnu. Le train prit de la vitesse. Le vent se fit de plus en plus fort. Il me fouettait le visage. Son souffle à mes oreilles, plus encore que le vacarme des bogies massourdissait complètement. Grisé par la sensation de vitesse, jen oubliai la notion du temps. Le train traversa la forêt en moins de temps quil ne faut pour le dire. Quel déception! Moi qui navais pas fini den explorer tous les recoins, je la croyais infinie. Je reconnus le pont de Groenendaal. Les champs se succédaient à toute allure. Je pouvais suivre notre progression en lisant le nom des gares: La Hulpe, Genval, Rixensart, Ottignies. Je finis par me demander où cette aventure allait memporter. Je savais que la ligne conduisait à Namur puis Luxembourg. Il faudrait trouver le moyen de descendre bien avant si je voulais rentrer avant la nuit.
Le convoi devait sapprocher de Gembloux. Jai profité d'un ralentissement pour sauter sur le ballast à la façon des parachutistes. Je ne me reçus pas trop mal. Je fis plusieurs culbutes pour terminer ma trajectoire dans les taillis. Javais complètement perdu la notion du haut et du bas. La terre continuait à tourner autour de moi. Il me fallut plusieurs secondes pour reprendre mes esprits. Je finis par me redresser sur mes jambes tremblantes. Un peu amusé par la tournure des événements, jai constaté que je devais offrir un bien triste spectacle. Javais les membres écorchés par les ronces. Mon tee-shirt était sale et déchiré à plusieurs endroits. Tandis que la douleur séveillait sur chaque centimètre de ma peau en sang, ne sachant comment revenir à Bruxelles, jeus un moment de faiblesse. Mais cétait le prix de laventure. Je devais maintenant en assumer les conséquences. Jai ravalé mes larmes inutiles puisquil ny avait personne à attendrir.
Malgré les cailloux du ballast sur lesquelles je manquais à chaque pas de me tordre une cheville et qui me meurtrissaient la plante des pied à travers mes semelles usées, jai dabord suivi la voie ferrée. Jespérais quun train pour Bruxelles roulerait assez lentement pour que je puisse sauter dessus. Je me suis rapidement rendu compte que ce nétait pas réaliste. Il me fallait quitter le chemin de fer pour faire de l'auto-stop. Je nouai mon tee-shirt autour de mon épaule blessée plus pour la cacher que pour la protéger. Quand je mestimai suffisamment présentable, je suis descendu sur une petite route qui longeait le talus. Jai marché parallèlement à ma direction initiale, mais, après un virage, je me suis éloigné du chemin de fer et je me suis retrouvé bientôt en pleins champs. Jétais complètement désorienté. Jessayai plusieurs fois de me renseigner, mais sans succès. Il fallait voir la tête des gens lorsque je leur demandais la direction de Bruxelles. Ils pensaient que cétait une plaisanterie et riaient ou minsultaient. Une dame compatissante mapprit quand même que jétais à plus de quarante kilomètres et me conseilla finalement de rejoindre la nationale 4. Cette idée me plut car je connaissais un peu cet axe routier parallèle à lautoroute pour lavoir emprunté à plusieurs reprises avec mon oncle.
Mon jeune âge ou mon allure découragea les automobilistes les plus généreux. Quand je compris que je devrais marcher longtemps et que je sentis les premières douleurs aux pieds, je marrêtai un instant pour en examiner létat. Avec sa manie de récupérer des affaires usagées, ma mère mavait refilé une paire dAddidas usées et trop grandes. Mon pied flottait à lintérieur et les premières cloches sétaient déjà formées. En prenant soin de ne pas faire de plis, jai enveloppé mes pieds dans des lambeaux de tissus que je déchirais dans mon tee-shirt. Je nettoyai un peu mon épaule et refis le pansement avant de reprendre la route.
Jarrivai à Wavre à la tombée de la nuit. Je nen pouvais plus. Je ne sentais plus mes jambes. Il fallait absolument que je me fasse prendre en stop. Je me suis donc posté bien en vue sur la rampe à lentrée de lautoroute en direction de Bruxelles. Le Parc dattraction tout proche moffrait un alibi. A la faveur de la pénombre, quelquun ne tarderait pas à sarrêter. En effet, je nattendis pas plus de dix minutes avant quune golf blanche stoppe à ma hauteur.
- Salut chef. Je vais à Bruxelles. Est-ce que ça tintéresse?
- Je rentre chez moi à Watermael-Boitsfort.
- Cest presque sur mon chemin.
Il fit de la place sur le siège à sa droite et minvita à masseoir. A peine avais-je attaché ma ceinture quil démarra. Le moteur monta dans les tours. La pédale des gaz ne semblait connaître que deux positions.
- Dans quinze minutes, tu seras chez toi, commenta-t-il. Quel âge as-tu?
- Douze ans.
Je me vieillissais un peu puisquà cette époque, je venais davoir onze ans. Mais on disait que jétais en avance sur mon âge et ce mensonge passa très bien.
- Doù viens-tu comme cela?
- Jai passé la journée à Walibi, mentis-je de nouveau. Mais en jouant avec mes copains, jai perdu mon ticket de train. Alors jessaie de rentrer en stop.
- Cest ainsi quon se retrouve sur le bord de la route en pleine nuit, quasi nu.
Le ton jovial quil utilisait adoucissait à peine le reproche quil venait de madresser. Jai évité toute polémique en gardant le silence. Une fois la voiture lancée sur la bande de gauche, il alluma le plafonnier pour examiner mon épaule. La blessure avait de nouveau saigné. Une grosse tache sétait formée à travers le bandage de fortune. Il souleva mon coude et examina létat de larticulation.
- Ce nest pas dans le parc de Walibi que tu as pu te mettre dans cet état, constata-t-il.
- Je suis tombé.
- Je vois mal quelle chute pourrait te faire de pareilles blessures. De plus, si un gosse sétait blessé, ne fût ce que légèrement, sur une attraction, il y aurait eu une enquête des assurances. On ne laurait certainement pas laissé retourner chez lui tout seul. On aurait au moins téléphoné à ses parents.
- Je nai pas le téléphone chez moi.
- Ton histoire ne ma pas convaincu. Trouve en une autre.
Comme je ne disais plus rien, il ajouta au bout dun moment:
- Note que ça ne me regarde pas. Cétait juste histoire de causer.
Mon chauffeur nétait probablement pas de la police ou de la gendarmerie. Même sil faisait partie de la SNCB, il naurait rien à me reprocher puisque je navais rien cassé. Je lui racontai donc mon aventure. Mon récit lamusa. Je le vis sourire.
- Prendre le train en marche. Le rêve de tous les gosses devant leur télévision.
Je me retins de lui dire que je navais pas la télévision. Ma connaissance des films daventure se limitait à ce que mes camarades voulaient bien men dire. A ce moment, mon estomac gargouilla bruyamment.
- Tu nas pas mangé depuis ce matin, remarqua-t-il.
Jai acquiescé avec résignation.
- Que dirais-tu dun Quick? Personne ne mattend. Je nai pas encore mangé. Je préfère prendre mes repas en compagnie de quelquun. Après, si tu le veux, je te reconduirai chez toi. Jhabite aussi à Boitsfort.
Jacceptai volontiers. De toute façon, au point ou jen étais, le fait de rentrer tout de suite ou dans une heure nallait pas changer grande chose à la solide correction que j'allais recevoir.
Isaline gloussa.- Tu lavais bien méritée cette correction. Avoues-le.
Nous étions étendus côte à côte dans lherbe. Elle me fixait, le regard brillant. Son attention à mon égard me remplissait dun bonheur nouveau. Jétais amoureux. Je lavais compris. Mais le cortège des sensations qui bouleversaient mon coeur et ma tête était une expérience nouvelle, totale et merveilleuse. Pourtant, je savais quelle en aimait un autre. Depuis le sermon de mon oncle la veille, javais déjà décidé de laider à retrouver le fils du diplomate quelle avait rencontré pendant les vacances. La contradiction de mes sentiments ne métait pas encore apparue. Jétais simplement heureux de l'avoir près de moi.Elle me caressa le torse. Des frissons agréables parcouraient tout mon corps. Sans doute à cause de notre intimité nouvelle, elle fit pour la première fois une réflexion qui métait personnelle:
- Pendant que je técoutais, jai pensé que tu faisais n'importe quoi pour téloigner de chez toi. Il ny a pas uniquement cette escapade en train. Tu viens chez nous tous les jours pour toccuper de la piscine, même quand ce nest pas nécessaire...
- Jaime bien nager!
- ... Le samedi, tu reste avec ton oncle toute la journée. Jai entendu un jour mon père sen étonner alors quil parlait du personnel avec ma mère. Pourtant, il nest vraiment pas perspicace quand il ne sagit pas de ses affaires.
Elle avait vu juste et je me suis crispé. Tout à coup, le contact de sa main me mettait mal à laise. Je men voulais quon puisse lire aussi facilement en moi. Elle insista:- Je me demandais pourquoi tu agissais ainsi.
Je voulais quelle mette un terme à son inquisition. Cétait privé. Alors pas touche!- Est-ce quil nest pas temps de rentrer? demandai-je pour changer de sujet.
Machinalement, elle regarda sa montre, puis me fixa dans les yeux.- Je tembête avec mes questions.
- Un peu, fis-je en souriant pour lui montrer quil ne fallait pas insister mais que je ne lui en voulais pas.
Lannée précédente, javais mobilisé tous mes copains pour sauver un pommier perdu sur un petit bout de terrain au croisement des voies de chemin de fer. Le pauvre arbre était en train de mourir étouffé sous le lierre et les ronces. Nous avons défriché le terrain autour de larbre sur plusieurs mètre et, encore maintenant, nous devons intervenir régulièrement pour entraver la progression des mauvaises herbes. Comme pour nous remercier, le vieux pommier donna des fleurs au printemps, des pommes juteuses et sucrées en automne. Cet endroit était devenu notre repère et notre refuge. Combien de mes amis nai-je pas retrouvé ici se cachant pour échapper à une corvée, fuyant devant une correction imminente ou pleurant linconsolable? Je my rendais souvent pour lire ou étudier loin de la porcherie familiale.
Mercredi après-midi, je navais rien de spécial à faire. Il faisait beau. Un temps idéal pour étudier sous notre pommier. Nallez surtout pas penser que je suis un bûcheur. Mais jai beaucoup dautres occupations pas toujours amusantes. Je dois morganiser pour mener de front mes études et le reste. Et on me laisse rarement le choix du reste. Je pris donc mes livres et minstallai confortablement en maillot en plein soleil.
Il devait être quatre heures. Je me distrayais en repensant à la sortie du dimanche après-midi. Le souvenir était bien réel pourtant il me semblait de plus en plus comme issu dun rêve impossible. Quel intérêt pouvait bien rechercher une fille comme Isaline dans une liaison avec un garçon comme moi. Elle a tout ce quelle désire alors que je ne dispose de rien, pas même de moi-même. De plus, au collège, cette semaine, elle ma complètement ignoré. Pas un sourire, pas un regard. Cest comme si elle voulait garder notre liaison secrète. Jaime bien les mystères, mais un petit mot de temps en temps ne lui coûterait rien et ne nous aurait pas trahi. Jen étais à me demander si je la reverrais encore. Peut-être, lavais-je déçue? En tous cas, elle ne men a rien laissé entendre quand nous nous sommes séparés.
Arrivé à ce point de mes réflexions, jentendis une voix que je reconnu tout de suite. Il sagissait de Bruno, dit le Passe-Muraille parce quil ny avait pas son pareil pour sortir dune pièce fermée à clef. On raconte quà six ans, il a préféré sauter à travers une fenêtre plutôt que recevoir la correction paternelle. Il a gardé de cette aventure plusieurs cicatrices dont une en forme de croix sous le menton.
- Comment va le Passe-Muraille? lui criai-je en guise de bienvenue lorsquil franchit la limite des broussailles.
- Mal. Les copains ont crevé mon ballon de foot.
- Le beau? Celui en cuir?
- Celui que jai reçu lannée passée pour mon anniversaire.
- Tu me lapporteras. Jessaierai de le réparer.
- Cest sympa de ta part. Mais je venais pour autre chose. Il y a une meuf qui veut te voir, fit-il en pointant le pouce derrière lui par dessus son épaule.
Elle avait sans doute un peu attendu en arrière pour ménager son effet de surprise. Isaline surgit à son tour des fourrés. Je restai sans voix, lair franchement ahuri. Très contente de sa mise en scène, Isaline me souriait. Le Passe-Muraille samusa de la bonne blague et ajouta lorsque son rire enfantin mourut:- Je crois que vous avez beaucoup de choses à vous dire. Je vais vous laisser.
Juste avant de disparaître dans les taillis, il se tourna vers moi et me demanda avec un clin doeil complice:- Gavroche, si tu as besoin de quelque chose, nhésite pas à me le demander. Par exemple, je sais où mon frère cache sa réserve de Durex, des fois que vous ayez envie de gonfler un ballon à deux.
Jaurais dû attraper cet impudent et le rosser pour lui apprendre les bonnes manières. Mais il fut plus rapide et méchappa.- Il est très déluré ce petit, fit Isaline.
- Il na que neuf ans. Cest un genre quil se donne. La seule chose qui lintéresse, cest le football.
- Il ta appelé Gavroche.
- Nous avons tous notre surnom. Cest plus commode quun simple prénom. Par exemple, Passe-Muraille se prénomme Bruno. Si on parle dun Bruno, on ne sait pas sil sagit du concierge, du petit garçon du troisième ou du trisomique du deuxième bloc. Par contre, avec Passe-Muraille, il ny a pas dambiguïté. On mappelle Gavroche à cause de mon nom de famille: Gavrot, Gavroche. Il y en a pour penser que ça se ressemble.
- En tout cas, ça te va bien.
Elle désigna le livre de latin ouvert sur la bâche.- Tu étudies déjà pour la fin de lannée! Moi, je nai pas encore commencé. Ça ne me semble pas si urgent.
- Je nai pas beaucoup de temps pour étudier, alors je my prends suffisamment tôt pour ne pas être dépassé.
- En plus de tes occupations multiples, tu te paies le luxe dêtre un bon élève. Beaucoup tenvient.
- Cest vrai?
Il y eut un blanc.- Jai séché le cours de solfège pour venir te voir. Mon père va être furax, mais je voulais mexcuser pour mon attitude depuis le début de la semaine.
- Jai compris que tu ne tiens pas à ce quon nous voie ensemble.
- Cest un peu cela. Nes-tu pas trop jaloux?
- De qui?
- De mes copains, ceux qui me font la cour à lécole.
- Oh, ceux-là! Je sais que cest surtout pour la frime que tu les fréquentes. Dailleurs, ils ne se prennent pas vraiment au sérieux.
- Tu es dur envers eux. Pour certains garçons cest très important de se montrer avec une fille.
- Moi, si un jour jai une petite amie, ce ne sera pas pour lexhiber comme un animal de cirque.
Jai désigné la bâche.- Elle est assez grande pour que nous nous y installions tous les deux. Si tu le désires, je peux la tirer à lombre.
- Non, laisse la comme cela. Je vais faire comme toi et bronzer un petit peu. Il fait si beau.
Elle fit tomber son pantalon et son chemisier ne gardant quun bikini rose très léger. Elle sétira avant de sétendre sur la bâche. Comme je restais debout, elle me fit signe de me coucher près delle. Jobéis prestement et mallongeai sur le ventre pour quelle ne puisse pas voir mon émoi grandissant. Je devinais que Passe-Muraille nétait pas loin à nous espionner. Je ne devais pas compter sur sa discrétion. Sûr quon allait jaser sur mon compte.- Parle-moi de la Yougoslavie.
Je nétais pas étonné quelle me demande de raconter mon dernier voyage. En général, je marrange pour que mes fugues restent discrètes et surtout que la nouvelle narrive aux oreilles de mon oncle. Jai tellement peur de le décevoir. Donc, à la veille des vacances de Pâques, javais dit à tout le monde que jallais à un camp scout. Malheureusement, au début des vacances, plusieurs locaux du collège ont été incendiés. Pour je ne sais quelle bonne raison, les enquêteurs arrivèrent chez moi. Mes fugues successives et le casier judiciaire de mon frère faisaient de moi le coupable idéal. Quand il savéra que je nétais pas parmi les pensionnaires du camp où jétais censé me trouver, ce fut lémoi général. Cest pour cela que la nouvelle de ma dernière escapade ma rendu célèbre dans tout le collège.- Ce nétait pas mon premier coup dessai, mais certainement le plus ambitieux.
- Pourquoi la Yougoslavie?
Jai repensé aux longs préparatifs pour ce voyage.- Je crois que, sans laide de Mathieu, je ny serais jamais allé.
- Qui est Mathieu?
- Cest un ami. Je lai rencontré peu après lépisode du train. On séchange des services. Pour linstant, il est volontaire et conduit des camions daide humanitaire. Les histoires quil ma raconté mont donné envie daller voir par moi-même. Il ne sest pas laissé convaincre facilement. Il me disait tout le temps que ça pouvait être dangereux. Puis, il sest fait à lidée.
- Quas-tu fait un fois arrivé sur place?
- Mathieu avait exigé que je reste dans un dispensaire de campagne à la garde dune infirmière de la Croix Rouge. Jai aidé à la distribution des colis. Parfois, on me demandait daccompagner un médecin pour les séances de vaccination. Je me faisais piquer devant les enfants pour les rassurer. Lorsque javais un peu de temps, je courais la campagne. Un jour, par hasard, jai rencontré un garçon à peu près de mon âge qui transportait des briques dans une brouette trop lourde pour lui. Je lai aidé. Comme on ne parlait pas la même langue, on communiquait par geste. Parfois on échangeait un ou deux mots danglais, mais cétait très sommaire. Il ma présenté à sa famille qui ma accueilli très chaleureusement. Evidemment, ils nétaient pas désintéressés puisque jarrivais presque chaque fois avec des vêtements ou des vivres. Mais je crois que leur amitié était sincère. Grâce à eux, jai pu voir des tas de choses que je naurais jamais été capable de trouver tout seul.
- Mathieu est passé deux fois avant de me reprendre à la fin des vacances. Il ma ramené la nuit qui a précédé la rentrée. Je suis juste passé chez moi pour prendre mon cartable. Ma mère et mon frère nétaient pas encore levés ce qui fait que je nai appris lhistoire de lincendie quà lécole, de la bouche même du directeur et des inspecteurs.
- Tu sais sans doute quils ont fini par trouver les coupables.
Jai acquiescé dun hochement de tête.- Heureusement, sinon ils auraient toujours des soupçons à mon égard malgré le témoignage de Mathieu. Ce nest pas amusant de se faire traiter de criminel.
Isaline ne resta quune petit heure et me questionna sur tous les détails pratiques de mon voyage. Avant de partir, elle me dit quelque chose qui me fit très plaisir:- Jaime bien me trouver avec toi. Jai confiance en toi. Je voudrais que nous soyons toujours amis.
Avez-vous jamais eu une intuition? Il ne sagit pas de deviner lavenir en regardant dans une boule de cristal. Ça se passe complètement dans la tête. Les souvenirs sorganisent. Les idées sorganisent. Cest comme si une lumière nouvelle éclairait une série de faits apparemment sans relation et leur donne tout à coup un sens.
Au cours dune nuit qui a suivi la visite dIsaline sous mon pommier, jai cru deviner ses intentions. Je savais quelle en aimait un autre. Mon loncle me lavait dit. La conversation avec le père dIsaline me lavait confirmé. Elle-même avait insisté sur le fait que nous étions amis. Pas amoureux, ni amant. Pour linstant son père avait interdit quIsaline voit à nouveau le garçon quelle aimait. Comme elle mavait beaucoup questionné sur la manière dorganiser seul un voyage, je pensais quelle se préparait à rejoindre son petit ami par ses propres moyens et contre la volonté de son père. En fait, elle mutilisait à mes dépens. Javais accepté lidée dun amitié sincère faute dun amour durable. Mais là, je me sentais humilié.
Si nous nous étions vus dans les jours qui ont suivi, je me serais sans doute énervé et jaurais mis fin à nos rencontres. Dailleurs, javais même pensé ne plus retourner travailler chez les Tilman. Adieu les baignades gratuites et tant pis pour mon oncle.
Le week-end suivant, Isaline était partie en province chez ses cousins. Pendant quelle se promenait en vélo, jeus le temps de réfléchir et de comprendre. Certes, Isaline se servait de moi, mais, dun autre côté, cétait une chance quelle ait besoin de moi. Quelle autre occasion aurais-je eu de pouvoir lapprocher? Cela faisait deux ans que je travaillais dans le Parc de son père et que je nettoyais leur piscine. Elle ne mavait jamais regardé auparavant. Ne serait-il pas plus judicieux de profiter à mon tour de la situation? Puisque jaimais me trouver près delle, lui parler, lécouter ou simplement lui tenir compagnie, devrais-je me punir en lui refusant mon aide sous prétexte quelle ne me mettait pas dans la confidence? A sa place, est-ce que je naurais pas agi de la même manière? De plus, je savais être patient. Je ne désespérais pas de la faire changer davis à mon sujet.
Cette fois-ci, résolu à laider jusquau bout, je me mis à réfléchir à son projet et à rassembler tous les éléments dont je disposais pour en parler dès son retour. Loccasion ne se fit pas attendre. Pas plus tard que lundi, au cours de mon bain matinal dans la piscine des Tilman, je fus surpris par le corps bronzé dune nymphe qui plongea en méclaboussant juste à côté de moi.
- As-tu eu peur? demanda-t-elle avec un petit sourire moqueur lorsquelle refit surface.
- Tu rigoles. Comment sest passé ton week-end?
- Splendide. Grâce à notre petit tour en vélo, je nai pas été trop godiche. Je te remercie. Et toi, quas-tu fait?
- Comme dhabitude: le samedi pour mon oncle, le dimanche pour mon frère.
Je marquai un temps de silence pour me donner de la contenance.- Isaline, il faut que je te parle. Ce week-end, jai réfléchi...
- Tu as réfléchi ce week-end! Mais cest un événement qui sarrose, fit-elle en méclaboussant le visage.
Je navais pas de chance, elle était dhumeur espiègle. Je ne répondis pas à la provocation et lui ai répété que je voulais lui parler. Je la fixais droit dans les yeux et elle comprit que je ne plaisantais pas. Elle me regarda plutôt intriguée.- Mercredi passé, tu mas proposé ton amitié. Je laccepte volontiers pourvu que tu maccordes aussi ta confiance.
- Quest-ce que ça veut dire?
- Je pense que tu te prépares à retrouver quelquun. Je crois quil sagit du fils dun diplomate. Tu las rencontré pendant les vacances alors que je me promenais en Yougoslavie...
- Tu délires complètement!
- Tu vois que tu ne me fais pas confiance!
Son regard était rempli dune émotion si profonde et si intense que je pris peur. Je préférai lui donner raison. Je savais quavec le temps elle accepterais mon aide. Je baissai les yeux:- Admettons que je naie rien dit. Je me suis monté la tête. Pardonne-moi.
Je lui ai rendu la salve deau quelle mavait envoyé peu avant. Elle sest lancée à ma poursuite. Comme elle était très bonne nageuse, elle ma rejoint rapidement et ma enfoncé la tête sous leau. Puis, nous avons joué sans voir le temps passer. Vers huit heures, Gisèle nous rappela à lordre.- Mademoiselle Tilman, vous allez être en retard à lécole. Dépêchez-vous.
Isaline est sortie directement sans prendre le temps de se sécher. Elle emporta ses affaires pour se changer dans sa chambre. Pendant ce temps, jeus droit à une solide remontrance de Gisèle. Elle me fit tout ranger autour de la piscine avant de me laisser partir. Jétais à peine sorti de la propriété que la voiture des Tilman me dépassa en emportant Isaline. Elle serait à lheure alors que, moi, avec le tram, jaurais de la chance si je pouvais seulement assister à la deuxième heure de cours de la matinée. A ma grande surprise, la voiture sarrêta un peu plus loin et recula pour revenir jusquà ma hauteur. Une portière sentrouvrit et Isaline mappela:- Viens avec nous.
Le fait quIsaline me propose de laccompagner à lécole était un grand changement dans nos relations. Si elle gardait ses distances pendant la journée, notre arrivée cependant ne passa pas inaperçue. Mes copains ne tardèrent pas à minterroger à ce sujet. Je restai discret ne parlant que des travaux que jeffectuais pour le père dIsaline. Par pudeur, je nai pas évoqué nos jeux aquatiques. Je savais davance quils auraient interprété de travers chacun de mes mots. Les rares moments dintimité que javais avec Isaline constituait une espèce de jardin secret que je voulais protéger à tout prix.Javais mis Isaline dans lembarras. Javais été trop direct. Jaurais dû y mettre plus de tact, faire des allusions plutôt quaborder un sujet personnel aussi brusquement. Je ne la revis pas de toute la semaine. Au cours des récréations, jai surpris plusieurs fois son regard dans ma direction. Son attitude quoique discrète fut remarquée par plusieurs de ses courtisans et suscita une jalousie exacerbée. Jeus à faire face à des agressions plus ou moins directes. Les épisodes les plus anodins furent le vol de mes affaires de sport et des livres que je laissais dans mon pupitre en classe. Au cours dune bousculade, on me fit trébucher et jai dévalé la tête la première toute une volée descaliers. Malgré mes bleus, jeus juste le temps de me relever pour retenir un camarade qui tentait de molester le coupable de deux têtes plus grand que lui. Enfin, ce fut dans les caves du collège queut lieu lexplication finale. Je rangeais du matériel didactique après les cours quand je me suis retrouvé entouré par trois élèves de quatrième. Jeus mon compte mais je rendis tous les coups.
Lenquête du proviseur calma les esprits. Lhomme nous confronta tous les quatre dans son bureau. Je vis les trois grands devenir blêmes. Ils craignaient que je ne les dénonce. Je ne le fis pas ouvertement. Par mes propos équivoques, jentretenais le doute. Ils savaient que dorénavant je navais quun mot à dire pour quils soient renvoyés du collège. Javais enfin un moyen de pression contre eux et ils me laissèrent tranquille.
Le samedi suivant alors que je laissais flotter mes membres endoloris dans leau, Isaline vint me rejoindre et sassit au bord de la piscine. Elle se sentait responsable de ma mésaventure.
- Je ne reverrai plus jamais ceux qui tont fait cela. Je leur ai fait comprendre que je nappréciais pas leurs méthodes. Je naime pas quon me considère comme un trophée qui récompense le vainqueur dun pugilat gratuit.
Jétais si heureux de la voir que jen avais presque oublié lincident. Je regrettais quelle ait dû intervenir. Je me culpabilisais car ma seule présence lui avait amené des ennuis.- Cest arrivé de ma faute.
- Tu dis nimporte quoi. De toute façon, cétaient des crétins et ils magaçaient. Tu mas donné une bonne occasion dy mettre un terme. Et puis, si cest vrai que pour un de perdu on en retrouve dix, je ne perdrai pas au change. Dès lundi, ils seront trente à me faire la cours.
Jai pouffé.- Tu aimes bien les faire marcher, fis-je remarquer.
- Ils sont si bêtes.
Jeus le sentiment que cela sappliquait aussi à moi. Elle remarqua mon expression se rembrunir.- Jen connais un au moins qui fait preuve de perspicacité.
Elle me regardait dune telle manière que je neus aucun doute: elle parlait de moi. Son sourire me ravissait. Javais soudain envie qu'elle me rejoigne.- Viens-tu nager? lui demandai-je.
- Pourquoi pas?
Elle se leva et fit tomber ses survêtements. Jeus à peine le temps dentrapercevoir son nouveau maillot avant quelle ne disparaisse dans leau. Nous avons nagé côte à côte. Javançais lentement et elle devait sarrêter souvent pour mattendre. Nous discutions comme deux compagnons qui faisaient route ensemble. Jeus le pressentiment de ce qui nous attendait. Je ne regrettais rien même si, pour linstant, je navais quun rôle de figurant sur la scène des amours dIsaline.Au bout dun moment, je dus sortir de leau. Javais froid et mes membres me faisaient mal. Elle vit ma démarche raide et mal assurée. Elle sinquiéta.
- Ça ne va pas?
- Dès que je me serai réchauffé ça ira mieux.
Elle sortit de leau à son tour et mentraîna vers le vestiaire.- Je vais te frotter pendant que tu prendras ta douche. Tu auras tout de suite plus chaud.
Elle ne croyait pas si bien dire. Elle ma massé le dos et les épaules avec douceur. Je me détendais. Tandis que mes muscles se relâchaient un à un, la douleur satténua jusquà disparaître complètement.- Cest comme si je moccupais dun petit frère. Tu as la peau si douce.
Je fermais les yeux ivre de bonheur. Pris dune soudaine pudeur, elle interrompit le mouvement de ses mains.- Je ne te dérange pas au moins?
Jai tourné la tête pour quelle puisse voir mon visage.- Jaimerais bien être ton petit frère pour que tu puisses toccuper de moi tous les jours.
Sa réaction me surprit. Elle menlaça par la taille et se serra contre moi, le joue sur mon épaule. Je sentais son souffle dans mon cou. Jentendis sa voix vibrante démotion.- A mon coeur, tu seras le plus cher des petits frères si tu maides à rejoindre Tanguy.
Comment pouvais-je le lui refuser? Elle me demanderait de cueillir les étoiles que je me ferait magicien pour son bonheur. Je lui ai caressé les cheveux.- Je tai déjà dit que tu pouvais compter sur moi.
Elle leva vers moi des yeux rouges chargés de larmes.- Tu laimes tellement, ai-je constaté dans un souffle.
Elle resserra son étreinte et laissa libre cours à ses sanglots. Ballot, je ne sus que faire de mes mains inutiles tandis que le jet continu de la douche crépitait à nos oreilles et inondait nos corps presque nus.Le petit ami dIsaline sappelait Tanguy de Matagne. Le père de lélu était ambassadeur et dirigeait plusieurs entreprises héritées de sa famille. Isaline mexpliqua que les intérêts de monsieur Tilman et du père de Tanguy sétaient opposés pour lobtention dune adjudication où la spécialisation de leur sociétés respectives se complétaient admirablement. Plutôt que sassocier pour gagner lappel doffre, ils ont préféré se faire concurrence et virent laffaire emportée par un entrepreneur étranger. Les deux hommes en avaient gardé une rancune tenace, incapable lun et lautre dassimiler la leçon du passé. Je vis en Isaline et Tanguy les nouveaux Roméo et Juliette des temps modernes. Mais je comptais bien réécrire lhistoire pour que, cette fois, elle se termine bien.
Isaline voulait retrouver Tanguy pendant les prochaines grandes vacances. Dans le discours incendiaire quelle mena à voix étouffée à quelques mètres seulement des oreilles concernées, je compris pour la première fois que lamour de Tanguy nétait pas lunique raison de cette bravade contre lautorité paternelle.
Du mois de juin, je ne garde aucun souvenir précis, juste une impression diffuse dune activité de tous les instants. Entre les examens de fin dannée et mes différentes obligations pour monsieur Tilman, mon oncle et mon frère, je trouvais le temps de voir Isaline. Je me reposais rarement, sans cesse en train de courir dun endroit à lautre. Je me sentais bien dans ma peau. Je me découvrais sans cesse des forces nouvelles, repoussant régulièrement les limites qui mexaspéraient tellement quand jétais petit.
Largent fut notre principal souci. Isaline disposait dun compte en banque copieusement alimenté par sa famille, mais son père en avait bloqué laccès. Javais bien des économies personnelles qui pouvaient suffire à condition de faire attention. Je risquais de tout perdre dans cette aventure, mais ce nétait pas le moment de se montrer mesquin et je fis taire mes derniers scrupules. Ce problème étant ainsi posé, je le pensai définitivement résolu. Jai alors constitué léquipement dIsaline. Le mien faisait dans les douze kilos sans provisions. Etant plus grande que moi, elle navait malheureusement pas lhabitude de la marche. Jessayai donc de lui faire un sac un peu plus léger. Jy suis arrivé péniblement en usant dun maximum de persuasion et en prenant un peu plus de matériel sur mon dos. En effet, nous navions pas du tout la même notion de lessentiel.
Isaline avait contacté discrètement Tanguy que son père envoyait suivre un stage dans une université anglaise pendant les deux premières semaines du mois de juillet. Ensuite, il descendrait le 13 juillet à Cannes pour passer le restant de ses vacances dans la somptueuse propriété familiale. Nous avons tout de même décidé de partir le 28 juin, le jour même de la proclamation de nos résultats parce que cela nous semblait le meilleur moment pour quitter nos familles respectives. Nous avions deux semaines pour traverser la France alors que nous aurions pu le faire en deux jours seulement. Je pourrais vous énoncer les mille et une raisons qui nous ont poussés à faire ce choix, mais je crois avant tout quIsaline, comme moi, avait entendu lappel de laventure.
Nous devions nous retrouver le soir à la gare du midi sur les quais du terminal TGV. Cétait un luxe au dessus de nos moyens mais cétaient les seules places que jétais parvenu à réserver à cause des départs en vacances. Jétais en retard. Isaline mattendait déjà. Son expression trahissait une profonde angoisse. Je portais les deux sacs. Suant, exténué par la course que je venais de faire, je me laissai tomber par terre à côté delle.
- Tu es enfin là. Je croyais que tu narriverais plus.
- On a le temps, fis-je un peu irrité par sa peur. Il ny a pas de raison de sen faire.
Jétais injuste vis-à-vis delle car cétait la première fois quelle désertait le foyer familial.- Calme-toi. Imagine-toi que nous sommes deux vacanciers en partance pour Paris. Regarde, nous ne sommes pas les seuls de notre âge à voyager sans nos parents...
Je lui montrai un groupe de jeunes un peu plus loin sur le quai.- ...comme ceux-là qui partent avec la bénédiction de papa et de maman. Dailleurs, nous devrions nous mêler à eux. On passerait tout à fait inaperçu.
Elle me saisit le bras.- Non, sil te plaît. Il faut dabord que je mhabitue.
- Comme tu veux.
Javais des frissons. Je passai les bras autour de mes jambes pour essayer de me réchauffer. Je me sentais un peu las. Jappuyai mon front sur les genoux. Au bout dun moment, Isaline sétonna de mon attitude. Elle me prit la main.- Daniel, tu as les doigts glacés. Quest-ce qui se passe? Ça ne va pas?
Je levai la tête.- Tout va bien, ...
- Je vois bien que ça ne va pas. Tu es si pâle.
- Ne tinquiète pas, lui répondis-je avec un sourire pour la rassurer. Jai un peu de fièvre pour linstant, mais ça va passer.
- Tu es malade! Si tu es malade, on ne peut pas partir.
Elle me regardait dun air si apeuré que jeus pitié delle. Je fus sur le point de renoncer. Tout serait plus facile si elle faisait demi-tour maintenant et quelle laissait les vacances saccomplir comme ses parents lavaient prévu. Puis je revis le regard furieux de mon frère. En fouillant dans mes affaires comme il en avait parfois lhabitude, il avait trouvé les tickets de trains et mes économies. Lexplication qui suivit fut douloureuse pour nous deux et minterdisait tout retour en arrière avant longtemps. J'étais incapable de lui expliquer ce qui m'arrivait, mais j'ai essayé de lui faire comprendre que, maintenant moi aussi, je devais partir.- Si tu veux laisser tomber, rentre maintenant. Mais malade ou pas, je continue. De toute façon, je ne peux pas rester ici. Au plus loin nous irons, au mieux je me porterai.
- Es-tu sûr?
- Jen suis sûr.
Elle ne semblait pas convaincue mais changea tout de même de sujet.- A propos, je voulais te féliciter pour ta deuxième place. Tayant vu faire, cétait vraiment très fort.
- Jaurais voulu la première place pour mon oncle, mais cette année la concurrence était vraiment trop dure.
Ma modestie ne fut pas mise à lépreuve trop longtemps car le train entra en gare. Nous nous sommes installés côte à côte. Le train est parti à l'heure. Je passai le voyage dans un état second. Lorsque je ne somnolais pas, j'étais à la toilette. Je me rendais bien compte que Isaline était inquiète. Notre départ ne s'était pas déroulé dans les meilleurs conditions.Lorsque le train est arrivé à Paris, il faisait encore jour et je me sentais mieux. Nous avions prévu de passer le week-end dans la métropole. Dune part, il y avait moins de risque de se faire repérer une fois que lon se perd dans la foule. Dautre part, jespérais y trouver un moyen de locomotion pour descendre vers le sud. Javais déjà réglé le problème du logement depuis longtemps. Des amis que javais rencontrés durant les vacances de Noël avaient accepté de nous héberger pendant le week-end. Grâce au métro, nous fûmes chez eux en moins dune heure. La nuit tombait quand nous avons sonné à lentrée du petit appartement sous les combles dun vieil immeuble du septième arrondissement. François Duroy, lheureux père de trois garçons, nous accueillit:
- Daniel. Te voilà enfin. Bonjour mademoiselle, fit-il a lattention dIsaline avant de se retourner en direction de la chambre. Françoise, Daniel est arrivé avec sa petite amie. On va pouvoir y aller.
Ce nétaient pas la première fois quils me faisaient le coup. Ils profitaient de ma présence pour sortir. Sans demander notre avis, ils nous confiaient leur progéniture. Françoise lut la déception sur le visage dIsaline.- Je me doute que ce nest pas ce dont vous rêviez pour votre première soirée dans la capitale. Mais nous avons reçu cet après-midi deux places pour un spectacle. Mon mari et moi avons tellement rarement loccasion de sortir ensemble.
Jai échangé un regard avec Isaline. Je vis bien que cela ne lenchantait pas. Elle comprit cependant que je nétais pas très en forme pour sortir et que nous ne pouvions pas refuser ce service à nos hôtes. Tandis que les enfants nous faisaient la fête, les parents séclipsèrent discrètement. Isaline fut dabord réticente, mais la spontanéité des deux aînés eut rapidement raison de sa réserve. Les Duroy nétaient pas un modèle dorganisation. Tous les deux étaient dans linformatique et travaillaient beaucoup. Les petits navaient pas mangé malgré lheure tardive. Pendant quIsaline donnait la panade à Sébastien, jai préparé le repas. Christophe, 3 ans, et Nicolas, 6 ans, ont dîné avec nous. Lorsque nous avons eu fini, laîné voulut me montrer ses progrès en lecture, puis je leur ai raconté une histoire. Ensuite, il fallut jouer au gendarme pour les coucher. Sébastien ne posa pas de problème pour sendormir. Son lit se trouvait à lécart dans la chambre des parents. Par contre, les deux autres dormaient ensemble et narrêtaient pas de se chamailler. Ils étaient sans doute énervés à cause de la chaleur. Lorsquenfin nous avons obtenu la paix, Isaline et moi, nous nous sommes effondrés dans le canapé.- Quelle énergie! Jai cru quils ne se calmeraient jamais, sexclama-t-elle.
- Cest à cause de cette fournaise. Nous sommes juste sous le toit et le soleil a donné toute la journée. Mais ne nous plaignons pas trop. Ça pourrait être pire.
Je me levai.- Où vas-tu?
Je lui montrai la cuisine où traînait la vaisselle sale de la semaine.- Ranger. Et si je disais que cest un véritable capharnaüm, il faudrait le comprendre comme un euphémisme. Cette odeur ne te dérange pas?
- Tu ne vas tout de même pas nettoyer leurs saloperies.
Isaline et ses remarques bourgeoises!- Rien ne les obligeait à nous loger. Ils apprécieront le geste et nous inviteront encore. De toute façon, je men occupe. Tu peux allumer la télévision si tu veux.
- Ça cest une bonne idée.
Je commençai par allumer le chauffe-eau qui effrayait tellement Françoise. Tandis que je rinçais les plats sous le robinet, Isaline se mit à jouer avec la télécommande et les programmes senchaînèrent sans queue ni tête. Finalement, la télévision séteignit. Je navais pas fini de remplir le bac deau chaude quIsaline demandait dans mon dos ce quelle pouvait faire pour maider.Jétais content de retrouver Paris. Quel changement depuis la Noël! Là où je me promenais emmitouflé des pieds à la tête, je courais torse nu sous un soleil de plomb. Cette ville mémerveille. Ses grandes avenues, ses vieux quartiers, ses immeubles centenaires, ses places chargées dhistoires libèrent mon esprit. Je découvre sans cesse de nouvelles perspectives qui me font paraître bien dérisoire les quelques joyaux de ma ville natale et dont les Bruxellois sont si fiers.
Une livraison urgente dun programme informatique les ayant mobilisés pour le week-end, les Duroy nous avaient laissé la garde de leurs petits "monstres", ainsi quils les surnommait avec tendresse. Après tout, ce nétait pas une façon désagréable de visiter Paris. Les deux aînés allaient devant nous en roller-skate. Nous suivions avec les vivres, les boissons et la poussette du petit. De Parcs en musée, nous avancions au gré de notre fantaisie. Nous chahutions dautant plus que nos protégés ne manquaient pas de répartie lorsque quelquun avait la mauvaise idée de nous rappeler à lordre.
Nous sommes partis lundi matin de très bonne heure pour nous poster à une écluse de la Seine en amont de Paris. Lidée était dIsaline. Une de ses amies prétendait quà loccasion dun camp scout, elle et sa patrouille avaient remonté la Sambre à bord dune péniche. Un batelier avait accepté de les prendre au passage dune écluse. Effectivement, nous navons pas dû attendre longtemps. Un couple nous a fait monter à bord et nous a conduit à Fontainebleau une soixantaine de kilomètres plus loin. Ce nétait pas un moyen de transport rapide, mais nous avions le temps et lexpérience était intéressante. Il nous a fallu plus de sept heures pour couvrir la distance. Outre le fait que les bateaux ne peuvent pas dépasser les dix kilomètres heures à cause des dégâts quils provoqueraient aux berges, il y a le passage des écluses. Même si elles sont en général complètement automatisées, le bateau est tout de même immobilisé à chaque fois pendant une dizaine de minutes. Lhomme me faisait participer aux manoeuvres. Sil pardonnait volontiers mes maladresses, lhilarité dIsaline mirritait et me faisait perdre mes moyens. En plus des nouveaux noeuds, il ma montré quen enroulant la corde autour dune bitte damarrage il pouvait retenir une péniche de plusieurs tonnes à la seule force de son poignet.
Comme laprès-midi était déjà avancée, nous sommes entrés dans la forêt de Fontainebleau pour y passer la nuit. A cause du silence dIsaline, je devinais quelle était un peu inquiète de dormir dans les bois. Je redoublais dimagination pour inventer de nouveaux sujets de conversation. Vers sept heures, nous nous sommes arrêté dans une petite clairière à lécart des chemin. Tandis que nous mangions, nous avons aperçu quelques chevreuils intrigués par notre présence. Il faisait si doux que nous navons pas dressé la tente. Couché dans lherbe, nous pouvions suivre la course des étoiles entre les frondaisons des arbres. Nous avons beaucoup parlé en attendant le sommeil. De temps en temps, nous étions interrompu par des bruits provenant de la forêt et parfois tout proches. Moi-même, je nétais pas toujours très rassuré. Pourtant, je ne manquais pas dexplications pour mettre Isaline en confiance. A laurore, il fit soudain plus froid. Nous nous sommes blottis lun contre lautre pour nous réchauffer. Vers cinq heures, il faisait déjà jour. Tout autour de nous, la rosée avait recouvert la végétation. Jai préparé un peu de café et nous sommes partis sitôt après avoir mangé.
Ce jour-là, ainsi que les jours suivants, nous avons fait de lauto-stop. Pour satisfaire la curiosité de nos généreux chauffeurs, nous racontions toujours la même histoire: nous faisions de la randonnée avec nos parents; restés en arrière quelques jours chez des amis, nous devions rejoindre notre famille par la route. Devenus de véritables complices, nous improvisions mille détails pour enrichir notre récit. Le plus difficile était de trouver lâme compatissante qui accepte de sarrêter. Nous avions un succès très modéré auprès des automobilistes. Cependant, il ne fallait pas se plaindre: nous parcourions tout de même plus de cents kilomètres par jour. Nous aurions pu faire beaucoup plus dans dautres circonstances. Afin de paraître plus crédible, nous annoncions une destination raisonnablement proche, rarement plus éloignée que 50 kilomètres. Plus dune fois, victime de notre propre mensonge, nous avons dû prendre congé dun chauffeur qui aurait pu nous déposer bien plus loin. Les gens étaient très corrects avec nous. Le seule service quils réclamaient en échange de leur bonté était de leur faire un peu de conversation. Il y eut bien quelques exceptions. Entre autres, je me rappelle dun vieux couple qui nous a pris entre Chambéry et Grenoble. Ils nont pas cessé de se disputer pendant tout le trajet. Dans le véhicule, témoins involontaires de leurs querelles, nous gardions le silence. Ils nous ont déposés à lentrée de Grenoble. Dés que la voiture eut disparu, il a suffit dun échange de regards pour quenfin nous éclations de rire. En effet, lhomme et la femme se disputaient pour rien. Du peu que nous avions entendu, nous avions compris quils étaient daccord sur le fond mais quils le disaient avec des mots différents. Chacun, obnubilé par sa propre colère, nentendait pas lautre.
Pour passer les nuits, nous évitions systématiquement les refuges, les campings et les auberges où la police aurait pu nous cueillir facilement. Nous campions le plus souvent dans les bois ou sur un terrain privé, avec ou sans autorisation. Une fois, alors que nous venions de dépasser Auxerre et que nous cherchions un endroit où passer la nuit, nous avons été surpris par la pluie et nous nous sommes réfugiés dans un château que nous pensions être abandonnée. Nous sommes entrés par une serre en ruines attenante au bâtiment. Bien que nous étions au sec, nous ne nous sentions pas à laise. Quelque chose dindéfinissable, voir de malsain, régnait sur cette demeure. Serré lun contre lautre pour nous rassurer, nous étions en train dexplorer le premier étage lorsque nous avons été interpellés par un homme. Il barrait le chemin vers lescalier. Nous ne pouvions même pas prendre la fuite. Sil nétait pas propriétaire de ces lieux, il se comportait comme tel. Peu amène, il nous a demandé très sèchement ce que nous faisions là. Mes explications embarrassées nont convaincu personne, mais il a été attendri par lair malheureux dIsaline qui était en train de prendre froid. En maccusant dimprévoyance et de maladresse, il nous a conduits dans un des salon. Dehors, le ciel était noir et lorage grondait. Un grand feu crépitait dans un âtre si grand quon aurait pu sy tenir debout tous les trois. Il nous fit retirer nos vêtements trempés et, une fois changés, nous nous sommes assis autour des flammes. Si laccueil avait été plutôt glacial, lhomme savéra être un grand bavard et un compteur exceptionnel. Nous avons partagé nos provisions. Il nous a offert du vin probablement emprunté aux réserves de la maison et dont jai abusé. Nous nous sommes couchés après minuit. Jai dormi comme une masse. Je me suis réveillé longtemps après le lever du soleil avec la nausée et un solide mal de tête. Le vagabond nous avait quitté pendant notre sommeil. De toute évidence, nos affaires avaient été déplacées. Il avait fouillé nos sacs, mais rien avait disparu. Fort dune expérience que je nai pas toujours acquise de manière heureuse, je naccordais quune confiance relative aux personnes rencontrées au hasard des chemins. Javais heureusement gardé sur moi nos papiers et notre argent.
Une autre fois, une vieille dame nous a offert lhospitalité de sa petite villa. Elle nous avait dépassé en voiture quelques minutes plus tôt sans sarrêter. Nous lavons rejointe un peu plus loin. La voiture était rangée sur la bas côté, en panne. Jai proposé mon aide. Un méchant clou avait crevé le pneu avant droit. Je navais quà changer la roue. Ce nétait pas bien difficile, mais cela semblait déjà trop compliqué pour cette charmante dame. En nous remerciant, elle proposa de nous déposer un peu plus loin. Entasser bagages et passagers dans une si petite voiture tenait de lexploit et cela aurait été impossible si le contenu et le contenant navaient pas été doués dune certaine élasticité. Chemin faisant, comme la nuit tombait inexorablement, elle sinquiéta de nos projets. Quand je lui ai répondu que nous avions lintention de camper, elle salarma et nous accusa dêtre inconscients. Alors que jessayais de la rassurer, Isaline en ajoutait, évoquant les bruits inquiétants provenant parfois des bois, les ombres menaçantes et notre rencontre avec le vagabond de Auxerre. Au moment où la charmante dame proposa de nous héberger, Isaline me fit un clin doeil complice.
La seule fois où jai eu vraiment peur, ce fut un samedi soir, juste avant darriver à Grenoble. Nous nous avions trouvé refuge dans un petit village. Sur tous les murs, des affiches annonçaient un bal dans la salle des fêtes. Le prix de lentrée nallait pas grever notre budget pourtant déjà très serré. Nous avons décidé de nous y rendre pour se changer les idées. Le public était essentiellement constitué de jeunes parmi lesquels nous passions tout à fait inaperçus. Quelques-uns venaient du village, mais la plupart étaient des touristes de passage comme nous. Lambiance était sympathique. Le disk-jockey, un gars du village, compensait son amateurisme par son humour et son esprit dà-propos. Isaline et moi, nous nous étions séparés. Je marrêtais parfois de danser pour bavarder et faire des connaissances. Javais remarqué quun adolescent plus âgé tourmentait Isaline. Chaque fois quelle le repoussait, il disparaissait quelques temps, mais revenait toujours à la charge. Tant quIsaline maîtrisait la situation, je ne voyais pas la nécessité dintervenir au risque de jeter de lhuile sur le feu. Peu après minuit, je me suis soudain rendu compte quils avaient disparu tous les deux. Inquiet, jai parcouru la salle dans tous les sens à la recherche dIsaline. Espérant la trouver aux toilettes, je me suis dirigé vers larrière salle. Un appel étouffé mest parvenu depuis la cours. Je suis sorti. Dans lobscurité, cest à peine si je les ai vus. Isaline avait beau de débattre, le garçon limmobilisait contre le mur. Dune main, il lui serrait la bouche pour lempêcher de crier. De lautre, il essayait de lui ouvrir les cuisses. Mon sang na fait quun tour. Je me suis jeté sur le violeur. Je lai roué de coups, de toutes mes forces, népargnant pas les parties qui font mal. Il était plus grand et plus fort que moi. Il aurait pu massommer dun seul coup de poing, mais je lavais pris par surprise. Cest à peine sil sest défendu. Il est parti en boitant, les mains entre les jambes. Nous étions seuls. Isaline sétait recroquevillée au pied du mur et essayait de cacher ses larmes entre ses bras. Je me suis assis à côté delle pour la rassurer. Elle sest blottie contre moi. Ses vêtements avaient été déchirés et son menton était couvert de sang. Lorsquelle fut plus calme, je suis allé chercher un peu deau pour lui laver le visage. Puis nous sommes partis sans repasser par la salle des fêtes. Isaline a gardé pendant plusieurs jours une petite cicatrice à la lèvre inférieure, mais nous navons plus jamais parlé de lincident.
Isaline avait mis un chemisier et une minijupe quelle avait gardée dans son sac pendant tout le voyage. Elle sétait maquillée à outrance et avait mis du gel dans ses cheveux. Sans doute, que cet accoutrement excite un certain genre de garçons. Personnellement, je la préférais au naturel.
Bien quil était seulement dix heures du matin, il faisait déjà chaud lorsque nous nous sommes présentés à lentrée de la propriété. Doù nous étions, il était impossible de voir la villa, mais ça sentait déjà le luxe à outrance. Pas très éloignés, nous entendions des cris denfants jouant dans une piscine. Isaline sonna. Elle demanda après Tanguy et, par crainte dune indiscrétion de la part du personnel, déclina son identité en verlan: Enilasi Namlit. Un long moment sécoula avant quon entende des pas dans lallée. Un jeune homme apparut. Le visage dIsaline séclaira. Cétait Tanguy. Tout en ce gars me déplaisait. Son attitude se voulait distinguée et maniérée, mais il nétait que pédant et vulgaire. Ses vêtements venaient de grandes maisons, mais étaient arrangés sans goût. Il portait ostensiblement des bijoux en or, témoins de sa richesse. Plusieurs chaînettes pendaient à son cou. Il avait à la main gauche une montre Cartier et une chevalière. En fait, la jalousie me rongeait à un tel point que je ne lui trouvais que des défauts. Il semblait réticent. Visiblement, il navait pas compris quil sagissait dIsaline et sattendait à trouver quelquun dautre. Isaline lappela. Il se mordit le lèvre inférieure et regarda en direction de la villa. Sans doute en profita-t-il pour se composer un visage, car, lorsquil se tourna vers nous, il avait la mine réjouie.
- Isaline! Tu avais écrit que tu viendrais mais je ne tattendais pas si tôt.
Cétait la seule excuse quil avait trouvée pour justifier son hésitation. Ils sembrassèrent à travers la grille. Je détournai les yeux.- Qui est-ce? demanda Tanguy en me désignant du menton.
- Daniel, un ami. On a voyagé ensemble. Il ma bien aidé. Je me suis dit que tu pourrais lhéberger quelques jours.
Tanguy me regarda dun air méfiant. Jai soutenu son regard tout en lui adressant un large sourire niais. Il ne fallut pas plus pour le convaincre que je nétais pas dangereux.- Quil reste. Ça fera une compagnie pour Philippe.
- Philippe est ici! Ne devait-il pas partir avec les scouts en Egypte?
- Il a fait le con. Cest maintenant moi qui doit me le farcir. Je vous ouvre.
Tanguy disparut un court instant derrière le mur denceinte. La grille électrique souvrit en silence. Isaline est entrée la première. Je lai suivie peu rassuré. La porte se referma presque sur moi. Javais soudain limpression dêtre emprisonné, comme si on nous avait pris au piège. Tanguy offrit son bras à Isaline et lentraîna vers la demeure. Je les suivais comme un chien fidèle, portant nos sacs. Lorsque jai découvert le bâtiment, je fus scié. Je navais jamais vu quelque chose daussi grand. En comparaison, même la grande villa des Tilman faisait leffet dune cabane de jardinier. Ce nétait pas un château, mais ça en avait la taille. Lentrée était monumentale. Les terrasses senchevêtraient à droite et à gauche de lédifice. Japercevais des gens qui se reposaient au milieu de jardins suspendus. Un domestique vint à notre rencontre.- Albert, voulez-vous prendre les affaires de mademoiselle et nous accompagner jusquà mes appartements. Isaline Tilman passera quelques jours avec nous.
Je vis Isaline se raidir. Etait-ce le fait que Tanguy ait donné son vrai nom au maître dhôtel ou la perspective dune trop grande intimité avec Tanguy? Je devinais la réprobation muette de lhomme.- Bien Monsieur.
- Ensuite, vous logerez ce garçon. Vous trouverez bien une place pour lui dans lannexe, nest-ce pas?
- Oui, Monsieur.
Lhomme vint vers moi. Son expression se détendit un peu lorsqu'il fut hors de vue du jeune homme. Il madressa même un petit sourire. Il tendit sa main droite vers les bagages.- Si Monsieur veut bien me permettre.
Mourant. Il mavait appelé Monsieur. Je lui donnai le sac dIsaline en précisant:- Je mappelle Daniel.
- Comme Monsieur Daniel voudra, ajouta-t-il avec un clin d'oeil à mon attention.
Décidément, Albert métait bien sympathique. Je les ai regardés disparaître dans la villa. En attendant le retour dAlbert, jai laissé mon sac au milieu de lallée et je me suis promené dans le parc sans méloigner beaucoup. Un quart dheure plus tard, il ressortit du bâtiment accompagné par une jeune servante en uniforme. Jétais un peu plus loin, accroupi devant un parterre de fleurs en train dobserver le travail dune colonne de fourmis. Ne me voyant pas, il mappela. Je laissai là lobjet de ma contemplation et je courus vers eux.- Je ne tavais pas oublié, mais jai pas mal de tâches domestiques à superviser. Nous avons pour linstant une trentaine dinvités. Il faut contenter tout le monde: les plus jeunes ne mangent pas nimporte quoi et les adultes exigent des préparations raffinées. Je ne texplique pas le travail en cuisine. Je nai pas le temps de moccuper de toi maintenant, mais je passerai tout à lheure pour voir si ton installation se passe bien. Jai demandé à Bernadette de te montrer ta chambre et de te faire visiter de la propriété.
Bernadette se tenait un peu à lécart. Elle s'était déjà emparée de mon sac. C'était une fille pas très grande, encore jeune, d'environ 20 ans, avec des cheveux noirs dont elle avait fait un chignon qui dépassait sous sa coiffe. Elle ma souhaité la bienvenue avec un merveilleux sourire très engageant et ma invité à la suivre. J'ai insisté pour porter moi-même mes affaires.- Laisse. J'ai l'habitude, fit-elle.
- Ce ne serait pas très galant de ma part, si je vous laissais porter quelque chose.
- La galanterie ne se pratique plus, sais-tu.
- Ce n'est rien. Cela me ferait très plaisir de vous soulager de ce poids.
- Attrape, puisque tu insistes, fit-elle en me lançant le sac. Tu peux me tutoyer. Quand tu me dis vous, j'ai l'impression d'être plus vieille.
Nous avons suivi une petite allée qui contournait la propriété par la gauche. Nous avons dépassé un autre accès dans lenceinte que je devinais être lentrée de service. On a contourné les cuisines et la blanchisserie. Puis nous avons abouti dans une cour tout en longueur bordée dun côté par les chambres des domestiques et de lautre par un talus qui descendait en pente douce vers la mer. En plein milieu de la cour, un pin parasol faisait un peu dombre sur deux bancs en pierre. Lendroit était frais et très agréable, même si, linstant davant, je craignais le pire.- La plupart des membres du personnel rentrent chez eux une fois que leur service est terminé. Cest pourquoi on loge parfois des invités dans le quartier des domestiques. Personnellement, je trouve que ce sont les chambres les plus agréables. Elles sont plus fraîches. On peut voir la mer. La plage est à vingt mètres seulement. Et on peut aller et venir à sa guise car chaque chambre a son propre accès vers lextérieure.
Elle désigna la porte juste en face du pin.- Je dors dans cette chambre-ci. Je vais tinstaller juste à côté. Comme cela, si tu as besoin de quelque chose, tu nauras quà me le demander.
- Cest gentil de ta part.
- Tout le plaisir sera pour moi. Doù viens-tu ainsi?
- Je viens de Bruxelles avec Isaline, une amie de Tanguy.
- Albert m'a dit qu'une jeune fille était arrivée. Je crois que c'est avec elle que monsieur Tanguy est sorti pendant les dernières vacances de Pâques.
- Je pensais quils sétaient rencontrés aux sports dhivers et non pas à Cannes.
- Tu as raison. Je suis au service de la famille depuis un an et je les accompagne en vacances. J'étais avec eux dans leur chalet de Suisse lorsquils se sont rencontrés. Mais raconte-moi plutôt comment vous êtes arrivés ici.
- On est monté à Paris en train, puis on sest débrouillé pour venir jusquici en stop.
- Mince. Quelle drôle d'idée! Avec les routes qui sont si dangereuses, je ne comprends pas que vos parents vous aient laissés faire. Il était si simple de vous mettre dans un train direct.
- Ce n'est pas si dangereux que ça. Des tas de jeunes ont fait comme nous, répondis-je soulagé dapprendre que la nouvelle de la fugue dIsaline n'était pas arrivée jusqu'ici.
- Si vous n'aviez pas d'argent, je comprendrais. Mais là, je trouve que c'est de l'inconscience. Enfin, cela vous aura fait une expérience. En tous cas, vous navez pas lair trop fatigués par le voyage.
- On a eu beaucoup de chance avec le temps.
Tandis quelle me montrait la propriété, je lui ai raconté notre voyage tout en omettant les moments les plus délicats. Nous fîmes un tour dans le parc avant dentrer dans la gigantesque villa. Elle me fit découvrir les différents salons et leurs décorations fabuleuses. On venait darriver dans la bibliothèque quand le sémaphone de Bernadette sonna. Elle regarda l'afficheur.- Je crois que la visite va être écourtée. On a besoin de moi au premier.
- Tu ne dois pas me raccompagner. Je vais retrouver mon chemin.
- Je suis désolée. Tu trouveras des bandes dessinées dans létagère du fond. Ne touche pas a