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Daniel et Isaline
©Copyright, Kadrane, 1999
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I. Isaline

Au début, j’ai fait la connaissance d’Isaline. Cinq mois plus tard, je pense encore à elle. Je ne vous demande pas de juger mon histoire. Elle fut sincère et je ne regrette rien. Plus qu’aux sentiments que j’éprouve encore pour elle, je me souviens de notre amitié et de notre complicité.

Isaline et moi, nous avons le même âge. Je la voyais tous les jours dans la cour de mon école. Malheureusement, nous n’avons jamais été dans la même classe. Bien avant que je ne commence à m’intéresser aux filles, elle avait déjà sa cours d’adolescents aux bouches en coeur et aux paroles creuses. Quant à moi, ainsi que tous les garçons de mon année, nous avons fini par succomber à ses charmes. Mais elle symbolisait l’inaccessible. A peine pubère, quel chance avions-nous de la séduire avec nos gueules d’enfant de choeur inexpérimentés? Nous l’évoquions souvent lorsque nous parlions entre garçons et que nous laissions libre cours à nos fantasmes.

J’avais tellement peur que l’on se moque de moi que je n’ai jamais avoué aux autres que je la voyais régulièrement chez elle. En fait, elle ne me remarquait pas vraiment. Si je m’étais senti l’âme d’un voyeur, j’aurais pu la mater n'importe quand. Il y a un an et demi, oncle Georges, le frère de papa, m’a conduit pour la première fois dans la propriété des Tilman pour travailler avec lui en échange d’un petit salaire. Le père d’Isaline l’avait engagé comme jardinier. Je ne pense pas que mon oncle avait vraiment besoin de mon aide. Il m’aimait bien et s’était servi de cette excuse pour m’avoir le plus souvent possible à ses côtés. J’avais déjà l’habitude de jardiner avec lui. Aussi loin que remontent mes souvenirs, chaque fois qu’il devait me garder, nous passions la journée dans le petit potager qu’il louait le long de la voie ferrée.

Au début, je n’avais même pas remarqué qu’Isaline habitait là. Un jour que je me trouvais à quatre pattes pour nettoyer un parterre, elle est passée à côté de moi et a continué son chemin sans me voir. Elle devait avoir l’habitude des domestiques. Une présence à cet endroit ne l’étonnait guère. Et puis, je suis sûr qu’elle ne m’aurait jamais reconnu en dehors de l’école. Je me souviens avoir gardé les yeux baissés vers le sol tant j’avais peur qu’elle ne se retourne. J’étais devenu si rouge que mon oncle s’est inquiété.

Attenante à la villa des Tilman, une piscine avait été construite sous une grande véranda que l’on pouvait ouvrir en été. Il m’arrivait de temps en temps de regarder Isaline et sa famille alors qu’ils s’y baignaient ou qu’ils prenaient le soleil juste à côté. Je les enviais. Un jour monsieur Tilman vint nous trouver mon oncle et moi. C’était un samedi particulièrement chaud. Je transpirais abondamment. J’avais remarqué que même mon oncle travaillait plus lentement que d’habitude.

- Georges, fit-il en s’adressant à mon oncle. Je voulais vous dire que, ma femme et moi, nous sommes très content de votre travail.

- Merci monsieur.

- Vu la chaleur, j’allais vous proposer de prendre votre après-midi. Nous vous réglerons votre journée comme d’habitude.

- Comme monsieur voudra.

Je n’aimais pas voir mon oncle, un homme avec autant de caractère, devenir servile devant le propriétaire. On raconte d’ailleurs que ce n’est qu’un nouveau riche, un parvenu qui se donne des grands airs. Je faisais un effort pour faire bonne figure afin de ne pas décevoir mon oncle. Mais cela ne m’empêchait pas de penser.

- J’allais oublier! Ma femme voudrait faire la connaissance de votre neveu. Ma foi, comme nos enfants nous ont laissés seuls, il pourrait nous tenir compagnie au bord de la piscine et, si le coeur lui en dit, nager un peu.

Cette piscine, j’en rêvais depuis des mois. Par cette chaleur, il aurait été stupide de refuser une telle invitation. Du coup, j’avais oublié tous les reproches muets que j’avais formulé dans ma tête. Je suppliais mon oncle du regard. Je le sentais réticent, mais il finit par céder.

Ce fut la première d’une longue série de baignades dans la propriété des Tilman. En fait, depuis qu’ils s’étaient fâchés avec l’entreprise de nettoyage, les Tilman n’avaient plus personne pour entretenir la piscine et la véranda. Ils avaient pensé à moi qui ne leur coûterais pas trop cher. Ils m’avaient invité ce jour là pour se faire un opinion à mon sujet et pour me faire la proposition. Il fut convenu que je viendrais trois fois par semaine et que je pourrais utiliser la piscine le matin avant que monsieur ne se lève.

Mis à part certains lendemains de fête, je n’ai jamais eu beaucoup de travail. Par contre, j’ai profité de la piscine presque tous les jours. Je me levais à cinq heures du matin été comme hiver pour expédier mes corvées et avoir le temps de nager une heure avant d’aller aux cours. Isaline ne me prêtait alors aucune attention. Au contraire, elle me traitait comme n’importe quel domestique et m’ordonnait parfois de menus travaux dont je m’acquittais bon gré, mal gré. J’aurais accepté n’importe quoi pour ne pas perdre l’aubaine qui m’avait été offerte. Ce ne fut qu’un an plus tard, à peu près au début du printemps de cette année qu’elle changea tout à coup d’attitude à mon égard.

II. Baignades

Je fus le premier surpris. D’habitude je la voyais distante, maniérée, hautaine comme une grande dame. Pourtant, je me souviens de ce dimanche matin comme si c’était hier. Je m’étais levé un peu plus tôt que d’habitude pour me rendre directement chez les Tilman. La veille, ils avaient donné une soirée qui s’était prolongée tard dans la nuit. Avant de me mettre au travail, je m’étais jeté à l’eau. Elle était un peu froide car la véranda était restée ouverte. Je devais être à ma dixième longueur quand je l’ai remarquée sur le bord du bassin. Elle portait un peignoir de bain en tissu éponge de couleur beige qui couvrait à peine ses longues jambes bronzées. Pendant un court moment, la surprise me paralysa. Je ne pouvais détacher les yeux de son regard. Quelque chose se passait en moi. Je me mis à rougir. La situation semblait l’amuser. Reprenant mes esprits, je rejoignis le bord du bassin et sortis de l’eau en m’excusant:

- J’ignorais que vous aviez l’intention d’occuper le bassin à cette heure. Je vais me changer et terminer le rangement si vous êtes d’accord.

- Je ne voulais pas te chasser Daniel, fit-elle sur un ton enjoué.

C’était la première fois que je l’entendais prononcer mon nom. Comme je restais sans voix, elle continua:

- J’aimerais que tu restes. J’ai envie de nager, mais j’ai peur de rester seule.

J’étais de plus en plus troublé. Elle laissa tomber son peignoir sur une chaise longue. Son maillot la rendait plus mince encore. Il était noir, d’un pièce, avec des motifs colorés d’inspiration africaine. A travers la fine toile élastique, je pouvais deviner tous les détails de son corps et de sa poitrine.

- Que dira votre père?

Elle descendit les marches du petit escalier.

- Il dort. De plus, il te trouve très mignon et il t’aime bien. Il ne dira rien.

Elle se lança dans l’eau et fit quelques brasses.

- Tu ne vas tout de même pas rester ainsi à me regarder bêtement. Viens-tu me rejoindre ou bien dois-je venir te chercher?

Ne sachant quelle attitude adopter, je me suis contenté d’obéir. Je suis allé jusqu’au bord et j’ai plongé pour la rejoindre. J’ai sans doute mal exécuté mon mouvement, car mon maillot glissa jusqu’aux chevilles. Je ne sais pas si elle l’a remarqué, mais, pris de panique, je bus la tasse. Honteux, j’ai rejoint le bord pour reprendre ma respiration.

Nous avons nagé une vingtaine de minutes. Comme le bassin n’était pas très large, on se frôlait chaque fois que l’on se croisait. J’aimais cette sensation brève. Puis nous avons joué au water-polo avec un ballon de plage. Le temps passa vite. Gisèle, la cuisinière, prenait son service le dimanche à huit heures. A peine arrivée, elle interpella Isaline.

- Pardon, Mademoiselle. Je désirerais savoir où vous avez l’intention de prendre votre petit déjeuner.

- Bonjour Gisèle. Sers-moi dans la véranda qui donne sur la roseraie. Le soleil y donne déjà et je pense qu’il doit y faire très doux. Rajoute un couvert pour Daniel. Il mange avec moi.

J’ouvris la bouche pour protester car j’avais déjà petit déjeuné avant de venir nager.

- Mademoiselle, excusez-moi de me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais il vaudrait mieux que Daniel termine son travail avant que Monsieur ne se lève.

Isaline m’interrogea du regard. Je lui fis un petit sourire désolé pour lui signifier que je regrettais de ne pas pouvoir répondre à son invitation.

- Bien Gisèle. Je te remercie. Je mangerai donc seule.

Avant de se retirer, je vis la cuisinière inspecter les abords de la piscine. Je pouvais lire dans ses yeux tous les reproches qu’elle n’osait pas formuler devant Isaline. Et je suis sûr qu’ils ne concernaient pas uniquement mon travail inachevé. Isaline sortit de l’eau par l’escalier. En deux brasses, j’avais rejoint le bord et, dans le mouvement, je me suis hissé hors de l’eau. A peine sur mes pieds, je me suis précipité pour prendre un essuie propre que je présentai à Isaline avec mon plus beau sourire. Mon geste l’a séduite et elle me fit un clin d’oeil. Sans prendre la peine de m’essuyer, je me suis mis au travail. Je n’osais plus regarder derrière moi. J’étais trop ému et je préférais cacher mon trouble dans une activité fébrile. Avant de retourner dans la maison, Isaline s’arrêta à ma hauteur. Je me suis redressé et lui fis face.

- J’espère que tu ne t’es pas trop ennuyé. Tu as certainement des choses plus amusantes à faire que t’occuper de la fille du patron.

- Ce n’est pas vrai, protestai-je. Si c’est l’impression que je vous ai donnée, elle est complètement fausse. J’ai aimé nager avec vous.

C’était vrai. J’avais comme une boule chaude de plaisir qui palpitait dans ma poitrine. Elle se pencha vers moi et m’embrassa sur la joue. Avant de se redresser, elle me glissa dans l’oreille:

- Je serais heureuse si tu me tutoyais!

Puis elle virevolta et s’éloigna d’un pas léger, presque sautillant. Je n’en revenais pas. Je n’avais jamais bu d’alcool, mais je crois bien que je ressentais quelque chose très voisin de l’ivresse. Cinq minutes après son départ, je fixais encore la porte par laquelle elle avait disparu.

Durant la semaine, j’ai essayé plusieurs fois de lui parler à l’école. Son attitude me fit clairement comprendre qu’elle ne désirait pas qu’on nous voit ensemble. Pourtant, je ne parvenais pas à lui en vouloir. Chaque fois, lorsque le hasard faisait que nous nous croisions dans les couloirs, elle me faisait toujours un petit signe de reconnaissance qui me remplissait de bonheur: un clin d’oeil, un sourire ou un bref regard.

Le samedi suivant, elle est venue me rejoindre dans la piscine. Nous avons moins nagé que la première fois. Assis sur les marches de l’escalier, le corps enfoncé dans l’eau jusqu'aux trois-quarts, nous avons parlé de l’école, des professeurs et de nos connaissances communes. Ce n’étaient vraiment pas des propos d’amoureux. Gisèle n’eut pas l’occasion de nous surprendre. Isaline avait gardé sa montre. Vingt minutes avant le début du service de la cuisinière, elle sortit de l’eau et s’enferma dans la petite cabine pour s’habiller. En attendant, je me suis séché pour enfiler un tee-shirt et je commençai mes travaux d’entretien. Lorsqu’elle eut fini, elle sortit du vestiaire et vint directement vers moi. Je la préférais ainsi plutôt que ces vêtements provocateurs qu’elle mettait systématiquement pendant la semaine. Son jeans épousait parfaitement la forme des ses cuisses et des ses hanches. Un large chemisier cachait sa poitrine, mais le col ouvert dévoilait une petite chaîne en or que je voyais pour la première fois.

- Il est très sexy ton tee-shirt. On dirait que tu es à poils en dessous.

J’étais gêné. Elle me taquinait, mais elle avait raison. Je ne faisais pas assez attention à la façon dont je m’habillais.

- Si tu voyais ta tête, pouffa-t-elle.

Sans avoir cette chance, je m’imaginais parfaitement mes joues devenir écarlates.

- La semaine prochaine, des cousins m’ont invitée à faire du vélo dans les Ardennes. Ça fait longtemps que je n’ai plus roulé. Je me suis dit que, demain après-midi, nous pourrions faire un tour ensemble.

Je n’avais pas de bicyclette, mais je savais à qui demander. Il était évident que j’étais d’accord.

- OK. Un tour dans la forêt de Soignes. Est-ce que ça te va?

- Il ne faudrait pas que ce soit trop long. C’est juste un entraînement.

- Deux petites heures. On pourra allonger ou raccourcir le tour si c’est nécessaire.

Avant de disparaître, elle me fixa rendez-vous à quinze heures. Le soleil allait être de la partie, ce serait formidable. J’étais impatient d’être le lendemain.

Lorsque j’eus terminé le nettoyage de la piscine, je me suis rendu dans la remise pour préparer les outils en attendant mon oncle qui ne commençait qu’à neuf heures le samedi. J’étais heureux. J’avais de l’énergie à revendre. J’ai travaillé comme une brute malgré la chaleur. L’effort me faisait du bien et me grisait. Vers cinq heures, mon oncle a annoncé la fin de la journée. Tandis que nous rangions les outils, alors qu’en général il est plutôt du genre taiseux, il se mit soudain à me sermonner. Je l’écoutais sans y prêter une attention soutenue. Je répondais avec un certaine agressivité. Pourtant, avec le recul, je reconnais qu’il y avait beaucoup de vrai dans ses paroles.

- Gisèle m’a dit que tu t’es baigné avec Mademoiselle Tilman.

- Les cuisinières ont toujours beaucoup de chose à raconter.

- Je n’ai pas de reproche à te faire. Je veux juste te mettre en garde. Mademoiselle Tilman n’est pas du même milieu que nous...

- Les riches et les pauvres! C’est toujours la même rengaine: chacun dans son coin, cela fait plus ordonné.

- Tu penses que je suis vieux jeu. Monsieur Tilman n'est pas issu d'une famille noble. Le grand-père s’est enrichi il y a une trentaine d’années en exécutant des travaux de génie civil pour l’état belge. Maintenant, le père est à la tête d’une société importante dans le domaine de la construction et de l’immobilier. Il est sorti d’un milieu défavorisé, mais il a eu plus de chance que nous. Sa fille cependant a reçu une autre éducation.

C’était vrai. Déjà dans sa manière de parler, j’entendais la différence. Au début, ça me choquait. Puis je me suis habitué. Par mimétisme, j’ai adopté la façon dont les autres domestiques et mon oncle s’exprimaient avec les Tilman.

- Je sais me tenir aussi bien qu’elle, répondis-je un peu vexé par la remarque de mon oncle.

- Daniel. Là n’est pas la question. Comment te dire?

Mon oncle prit un temps de réflexion. Comment aborder cela avec un enfant, alors qu’il n’en a jamais parlé même avec son ami le plus intime?

- Isaline est une fille superficielle.

- Je ne comprends pas.

Il se racla la gorge.

- Je vais essayer de te le dire autrement. Quand je te regarde jardiner, tu es tout entier à ton travail. Tu ne t’arrêtes pas avant d’avoir fini. Tu es persévérant et digne de confiance. Je crois que dans tes sentiments, tu es le même: tu es fidèle et tu te donnes complètement.

J’aimais bien ce que mon oncle venait de dire. Pour d’autres, cela aurait pu être péjoratif: "c’est bien mon petit. Continue à travailler comme cela et à me faire gagner plein de fric". De sa part, je savais que ses paroles étaient des compliments. Son amitié m’était chère et je considérais sa confiance comme un don précieux. Il essaya de poursuivre.

- Mais Mademoiselle Tilman...

Il s’interrompit à nouveau. Je n’avais pas la moindre idée de ce qu'il essayait de me dire.

- Quoi Isaline? fis-je soudain, impatient.

- Je n’aime pas parler des gens en leur absence. Comprends-moi. Je ne veux pas porter de jugement sur quiconque. Je veux juste faire un constat aussi objectif que possible. Mademoiselle Tilman et toi, vous ne cherchez pas la même chose. Mademoiselle Tilman aime la compagnie des garçons, mais elle n’est pas constante. Elle est un peu comme les abeilles au printemps qui vont butiner de fleur en fleur. Tu n’étais pas là pendant les vacances de Pâques. Sais-tu que la famille Tilman est revenue plus tôt de la montagne?

- A cause d’Isaline?

- Oui, à cause de Mademoiselle Tilman. Il y a eu une histoire entre elle et le fils d’un diplomate. Monsieur Tilman s’est fâché. Il ne veut pas qu’Isaline et son petit ami puissent se revoir. Gisèle m’a raconté les violentes disputes entre le père et la fille. Mademoiselle Isaline a été privée de sortie jusqu’à la fin de l’année scolaire.

J’ignorais tout de cette sanction. Je comprenais mieux pourquoi Isaline qui se levait rarement avant midi vienne soudain me retrouver au bord de la piscine depuis deux semaines.

- Pauvre Isaline! fis-je sincèrement.

- Que dis-tu?

- Je plaignais Isaline parce que son père lui a défendu de voir ce garçon. S’ils s’aimaient, c’était injuste et cruel.

Mon oncle soupira car je n’avais rien compris.

- Tu es naïf. Avant les vacances, ils ne se connaissaient pas. Maintenant, elle l’a peut-être déjà oublié. On m’a dit qu’elle change souvent de petit ami. Tantôt l’un, tantôt l’autre. Maintenant toi.

J’étais en colère contre mon oncle d’avoir dit des choses aussi méchantes au sujet d’Isaline. Et puis, comment pouvait-il s’imaginer qu’Isaline et moi puissions être amants? C’est vrai qu’elle me faisait un effet intense. En sa présence, je sentais comme un feu brûler dans mon corps. Mais l’idée que je puisse être son petit ami me semblait ridicule.

- Elle m’a juste embrassé sur la joue. Aujourd’hui, cela se fait couramment même entre garçons. Cela ne fait pas de moi son fiancé. Tout ça, ce sont des histoires d’adultes. Nous n’avons que 13 ans.

- Je sais que vous êtes jeunes. Mais je sais aussi que les jeunes sont de plus en plus précoces. Prends garde à toi. Dans ce domaine, tu es le seul à pouvoir veiller sur toi-même.

Mon oncle n’insista pas. La seule chose que j’avais retenue était que le père d’Isaline lui avait fait du mal. J’aurais fait n’importe quoi pour lui venir en aide.

III. Promenade en Vélo

J’ai dû marchander longtemps avec mon copain pour qu’il me laisse rouler avec son vélo, mais cela valait la peine. C’était un superbe VTT à quinze vitesse. J’avais également prévu des provisions et des boissons. Comme Isaline me l’avait demandé, je me suis présenté le lendemain à quinze heures chez les Tilman. Comme je n’osais pas sonner à la grande porte, je suis passé par l’entrée de service. C’est Gisèle qui m’ouvrit. Elle s’amusa de ma tenue.

- Voilà notre sportif.

- Mademoiselle Tilman m’a demandé de l’accompagner pour une petite ballade en vélo, expliquai-je peu sûr de moi.

- Je suis au courant. Monsieur a demandé de te voir avant que vous ne partiez.

Que me voulait-il? J’étais un peu inquiet de ce qu’il allait me demander. J’eus soudain honte de mes bras et de mes jambes nues. Gisèle suivit mon regard et comprit ma gêne.

- Vas-y comme cela. Monsieur Tilman sait bien que vous ne vous rendez pas à une soirée mondaine.

La grande porte du bureau était ouverte. Avant de franchir le seuil, j’avais retiré ma casquette que je serrais nerveusement contre mon ventre. Je m’avançai de quelques pas. Monsieur Tilman s’affairait derrière une grande table. Il allait et venait entre plusieurs piles de papier. De temps en temps, il s’arrêtait brièvement pour pianoter sur un petit ordinateur portable. Je me suis raclé la gorge pour attirer son attention. Il leva la tête. Il y eut un petit temps de flottement pendant lequel il se demanda ce que je pouvais bien faire là. Puis il se souvint.

- Ah, Daniel. J’attendais effectivement ta visite.

- Bonjour Monsieur.

- J’ai demandé que tu viennes me voir avant de partir avec ma fille car je voudrais t’expliquer certaines choses.

Il contourna la table et se dirigea vers moi. Il m’invita à m’asseoir en désignant un des deux fauteuils autour de la petite table ronde près de la cheminée. Pour éviter de paraître impoli en m’enfonçant dans les épais coussins, je déposai mes fesses le plus près possible du bord.

- Daniel, quoique tu sois trop jeune pour travailler pour moi d’une manière officielle, je te considère un peu comme un membre de mon personnel. Tu fais de l’excellent travail et je suis très content de toi. C’est pour cette raison que je n’ai pas peur de te confier ma fille.

- Merci, Monsieur.

- D’ailleurs, ton oncle m’a loué ton honnêteté et ton sens du devoir. Comme tu l’as sans doute appris, ma fille a été punie et je lui ai défendu de quitter la propriété sans mon autorisation. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas eu à me plaindre de son comportement. Mais elle a beaucoup de caractère et ne s’avoue pas vaincue aussi facilement. Je suis convaincu qu’elle prépare quelque chose, mais je n’ai pas encore deviné quoi.

Je n’aimais pas la tournure de la conversation. Je voyais déjà où il voulait en venir. Contenant mal ma nervosité, je changeais souvent de position en faisant gémir le cuir. Sans le dire franchement, il comptait sur le fait qu’il employait mon oncle et sur mon désir de garder ma place. Il savait que je serais obligé d’accepter. J'ai donc quitté le bureau promu au rang d’espion à la solde de monsieur Tilman père. Voilà qui compromettait gravement mes espoirs de relations avec Isaline. Comment allait-elle le prendre? Je n’avais aucune intention de lui cacher quoi que ce soit de l’entretien. Je préférais ne plus la revoir que d’être obligé de faire quelque chose qui puisse la rendre malheureuse.

Je l’ai retrouvée sur la terrasse. Elle lisait un livre de poche qu’elle déposa dès qu’elle m’entendit approcher.

- Bonjour, Daniel, fit-elle en souriant. Est-ce que tout est prêt?

- Je pense n’avoir rien oublié.

- Il faut encore sortir mon vélo du garage, mais je t’attendais pour le faire.

C’était un VTT de compétition avec tous les accessoires dont on pouvait rêver. Beaucoup plus léger que le mien, il semblait déjà avancer alors qu’elle n'avait pas encore donné le premier coup de pédale. Il était suspendu au mur du garage. Je le descendis tout seul avec une aisance qui me surprit moi-même.

- Tu es costaud, s’exclama-t-elle en tâtant mes bras alors que je lui présentais le vélo.

Evidemment, je me suis mis à rougir. Elle s’amusait beaucoup des émotions que sa présence ne manquait pas d’éveiller en moi. J’aurais pu lui en vouloir de jouer ainsi avec mes sentiments, mais j’éprouvais tant de plaisir à la savoir près de moi. Nous sommes sortis de la propriété par la grande grille. J’ai attendu que nous nous soyons éloignés un peu avant de lui parler de l’entretien avec son père. Elle ne fut pas particulièrement étonnée.

- Je savais effectivement que mon père voulait te voir, expliqua-t-elle. Il ne s’en est pas caché. Il me considère toujours comme une petite fille. J’ai mes règles depuis deux ans au moins. Je suis une femme maintenant.

Je ne comprenais pas ce qu’elle venait de me dire. Mais je suis certain que, la dernière phrase, elle l’avait prononcée pour se convaincre elle-même.

- As-tu accepté le rôle de nourrice? me demanda-t-elle après une courte réflexion.

- J’aurais bien aimé refuser. Je n’avais pas réellement le choix. Il ne l’a pas dit explicitement, mais je suis sûr qu’il m’aurait renvoyé et qu’il aurait fait des problèmes à mon oncle si je n’avais pas dit oui.

- Il ne s’en serait pas privé. Mon père veut tout contrôler. Tout le monde doit être à son service. Ce qui est sur son passage, il l’élimine.

- Que comptes-tu faire?

Elle éclata de rire et arrêta son vélo. Surpris, je déposai pied à terre un peu plus loin.

- Derrière ce coin, j’ai deux amis qui m’attendent. Ils vont te rosser de telle manière que tu pourras aller pleurer chez mon père, puis on va aller ensemble se shooter chez un dealer de la gare du nord.

J’étais convaincu qu’elle se foutait de moi. Néanmoins, je regardai dans la direction qu’elle avait indiquée. Juste à ce moment, deux solides gaillards de 16 et 17 ans passèrent le coin et vinrent à notre rencontre. J’étais paralysé de peur. Les inconnus ne me regardèrent même pas. Arrivés à notre hauteur, ils échangèrent le bonjour avec Isaline. Je m’attendais toujours à ce qu’ils se précipitent sur moi. Ils continuèrent leur chemin sans nous inquiéter. J’entendis de nouveau le rire cristallin d’Isaline.

- Tu as encore marché!

- Les connaissais-tu?

- Bien sûr que non. J’aurais voulu te faire cette blague qu’elle n’aurait jamais aussi bien marché.

Une fois de plus, elle m’avait vexé. J’avais du mal à le cacher.

- Qu’est-ce qu’on fait? On rentre?, demandai-je un peu nerveusement.

- Pourquoi? En as-tu assez de ma compagnie?

- Pas du tout, répondis-je précipitamment en sentant ma colère disparaître aussi vite qu’elle était venue. Mais je croyais qu’après ce que je t’avais dit, tu n’aurais plus confiance en moi.

- A contraire, si tu ne m’en avais pas parlé, je me serais méfiée. Maintenant, je sais à quoi m’en tenir.

De plus en plus, j’avais l’impression d’être manipulé. D’abord par son père, maintenant par elle qui semblait au courant de tout avant moi. Elle interpréta mal mon silence.

- Rassure-toi. Je ne ferai rien qui te mettra dans l’embarras vis-à-vis de mon père. Alors, est-ce qu’on la continue cette promenade?

Comme tous les dimanche, il y avait beaucoup de monde dans la forêt. Nous devions sans cesse ralentir pour slalomer entre les promeneurs. Isaline ne semblait pas connaître la politesse. Au début de la promenade, je l’avais vue bousculer les gens qui ne s’écartaient pas assez vite. Aussi, je roulais devant pour distribuer les "bonjours" et les "excusez-moi" qui nous ouvraient la voie. Au fur et à mesure que nous avancions dans les bois, les chemins se dégagèrent de telle sorte que nous pouvions rouler de front et échanger nos impressions:

- Viens-tu souvent en forêt? lui demandai-je au bout d'un moment.

- Quand j’étais petite, ma nounou nous emmenait mon frère et moi. Nous allions souvent du côté de l’étang des enfants noyés. Parfois, quand il faisait beau, nous suivions les chemins jusqu’au bois de la Cambre. Nous retrouvions ma mère dans son magasin de l’avenue Louise. Elle nous exhibait devant ses clientes en attendant que la voiture vienne nous chercher. Au début j’aimais bien cela, car elle ne s’intéressait pas à nous quand nous étions à la maison. Mais son attitude était artificielle et a fini par m’agacer. Il y a deux ans, j’ai refusé d’y retourner.

Elle venait de me dévoiler une petite partie de son intimité. Je savais déjà que, dans les familles riches, les enfants pouvaient aussi avoir leurs problèmes. Mais l’entendre de la bouche d’Isaline, avait une autre signification pour moi.

- Je pense que je ne connais pas du tout cette partie de la forêt, ajouta-t-elle.

- C’est incroyable que tu vives à l’orée de la forêt de Soignes et que tu n'en connaisses pas tous les recoins. C’est vrai que, si j’avais un jardin comme le tien, je ne serais pas tenté de courir les bois tout le temps.

"Et j’aurais aussi ce petit air blasé qu’elle arbore chaque fois qu’elle sait qu’on la regarde", ajoutai-je pour moi-même.

Elle m’expliqua que, maintenant qu’elle était plus grande, elle n’avait plus le temps de se promener. On la conduisait sans cesse d’un endroit à l’autre pour une multitude d’activités différentes. Elle se vantait d’avoir suivi au moins une fois tous les cours que ses parents pouvaient lui offrir et que lui permettait son âge. Je l’enviais un peu. Pour ma part, les seuls leçons que j’ai reçues en dehors de l’école étaient données par mon oncle et concernaient exclusivement le jardinage. Une fois lancée, Isaline était intarissable. Je me retrouvais dans un monde incroyable de noms à petites particules. Elle côtoyait les enfants de personnages célèbres. Pourtant, venant de sa bouche, tout cela semblait banal.

Plus je la connaissais, plus je m’étonnais de me trouver dans le même collège qu’elle. Certes, les professeurs y étaient excellent. La qualité de l’enseignement n’y était plus à faire. C’est mon oncle qui avait insisté pour qu’on m’y inscrive. Il m’arrivait de le maudire pour cette initiative bien intentionnée. Les études m’y semblaient impossibles lorsque je croulais sous une tonne de devoirs et que j’essayais de me concentrer sur des leçons interminables pendant que mes amis et les autres garçons de l’immeuble se disputaient un match de foot sur le terrain vague juste sous ma fenêtre.

Nous venions d’atteindre le sommet d’une côte. Comme nous roulions déjà depuis une heure, j’ai proposé de nous arrêter et de nous reposer. Isaline accepta d’emblée. J’avais déjà observé chez elle certains signes de fatigue et je m’étonnais qu’elle ne se soit pas plainte. C’était la première fois qu’elle roulait aussi longtemps. J’ai félicité son endurance.

- Tu es gentil de m’encourager, mais je ne crois pas avoir accompli un exploit. Il n’y a pas de quoi gagner quelque chose, pas même une sucette!

- Pas une sucette effectivement. Mais j’ai là quelques biscuits et de l’eau.

J'ai détaché mon sac du porte-bagages et lui ai présenté le contenu. Pendant un moment, nous sommes resté assis dans l’herbe qui bordait le chemin. Nous ne parlions presque pas. Ce n’était pas parce que nous n’avions rien à nous dire. Parfois, les mots sont inutiles. Depuis que nous nous étions arrêtés, l’esprit de la forêt nous avait enveloppé. Une certaine sérénité rayonnait en nous. Nous écoutions le silence presque parfait, seulement perturbé par quelques bruits lointains venus jusqu’à nous au gré d’un brise vagabonde.

Comme j’avais peur de la regarder et de rompre le charme, je fixais un châtaignier de l’autre côté du chemin. Pour calmer l’émotion qui m’envahissait, j’essayais d’imaginer comment l’escalader. Soudain, répondant à une impulsion de mon corps toujours en manque d’exercice, je me suis levé sans un mot et me suis approché de l’arbre. J’abandonnais Isaline pour me livrer aux plaisirs de l’escalade. A peine m’étais-je hissé sur la première branche, que j’entendis le rire d’Isaline. Tout en explorant les prises pour atteindre les plus hautes branches, je l’entendis approcher.

- Tu ne tiens donc jamais en place, fit-elle remarquer. On me l’avait dit, mais il faut te connaître mieux pour comprendre ce que ça veut dire.

- Pourquoi remettre à plus tard ce qu’on a envie de faire tout de suite?

- Aide-moi à monter.

J'eus un regard désolé vers la branche sur laquelle j’avais décidé de m’asseoir. Le projet était remis. Je suis redescendu jusqu’à la branche la plus basse et lui tendis la main. Bien qu’à partir de la première branche, les prises étaient faciles, elle insista pour que je l’aide. Si, au début, je me montrai réticent, je pris vite du plaisir à cette promiscuité. Son odeur, la douceur de sa peau, le contact tendre de nos corps à travers nos vêtements, tout cela éveilla en moi des sensations déroutantes.

- Je ne monterai pas plus haut, avait-elle dit soudain alors que nous n’avions pas escaladé la moitié de ce que j’avais prévu.

Je ne me suis pas plaint, mais elle a remarqué mon regard vers le sommet.

- Mais je ne t’empêche pas de continuer, suggéra-t-elle.

J’ai hésité un moment entre le désir de rester près d’elle et de poursuivre l’escalade. Mais je voulais aussi l’épater. Je me suis donc hissé de branche en branche, prenant des risques inutiles. Je ne voulais pas la faire attendre et je savais qu’elle me regardait. Je n’avais pas compté sur un passage sans prise où l’élasticité des branches empêchait un passage en force. Je me suis entêté.

- Daniel. Redescends. Tu vas tomber.

Elle me rappelait à la prudence, mais ravivait en même temps le sentiment d’être observé. Je suis parvenu à me hisser. Le fait de déposer mon postérieur sur la fourche convoitée ne me procura pas la satisfaction que j’attendais. J’avais peur. La branche était trop fragile pour mon poids. Elle oscillait de manière inquiétante. Je ne voulais pas montrer mon trouble et pris une attitude joviale.

- Isaline, c’est fantastique. Je suis au dessus de la forêt...

Ce n’était pas exact. Les hêtres étaient bien plus grands que mon châtaignier et bouchaient l’horizon. Néanmoins, mon arbre surplombait une petite dépression qui me donnait une certaine perspective.

- Tu devrais venir. La vue est exceptionnelle.

Ça ne coûtait rien de le dire. De toute façon, elle ne monterait pas et de plus la branche ne supporterait pas notre poids à tous les deux.

- Daniel, ça suffit. Redescends tout de suite.

Je crois que, d’en bas, elle avait une vision assez précise de la situation périlleuse dans laquelle je me trouvais. Qui, après cela, prétendra que les filles paniquent pour un rien? Pour redescendre, je devais me retourner. Le bois, tendu à l’extrême, ne supporta pas cet effort supplémentaire. Il émit un craquement sinistre. S’il n'a pas cédé, je ressentis au moins une secousse qui me fit perdre l’équilibre. Elle cria. Je ne suis pas tombé de très haut. J'ai glissé le long du tronc et je fus arrêté net un peu plus bas sur une autre branche qui me frappa en pleine poitrine. Pendant un instant qui me sembla une éternité, je ne pouvais plus respirer. Elle s'inquiéta de ne pas m'entendre.

- Est-ce que ça va?

J’essayai de crâner, mais ma voix haletante me trahit.

- Juste quelques égratignures.

- Je viens t’aider.

- Non, ça ira, dis-je paniqué. Je vais descendre.

- Tu es vraiment con.

Sa remarque me fit de la peine. Mais je l’avais méritée. Je compris surtout que je lui avais fait peur et que c’était sa manière à elle de me faire payer son émotion. Dès que nous avons regagné le sol, elle me fit enlever mon tee-shirt pour regarder mes blessures. La branche avait marqué mon torse jusqu'au sang.

- Il faudra nettoyer tout cela dès qu’on sera rentré.

- Mais ce n’est pas grave, je te dis.

- Tu as eu beaucoup de chance, mais ce n’est pas une raison pour ne pas te soigner et risquer d’attraper une maladie.

- Ce n’est pas ma première blessure.

- J’avais déjà remarqué tes cicatrices. Si tu les as toutes reçues de cette façon, je ne m’en vanterais pas.

Elle effleura mon épaule du bout des doigts et ajouta un ton plus doux:

- Celle-ci, par exemple, d’où vient-elle?

- C’est juste un accident en essayant de descendre d’un train.

- Ce n’est pas possible. Des milliers de gens prennent le train tous les jours sans problèmes et toi tu parviens à t’ouvrir l’épaule de l’omoplate jusqu’à la clavicule. Tu dois être vachement maladroit!

- Ce n’était pas un train de voyageurs, expliquai-je vexé, mais un train de marchandises.

De cette histoire-là, je conserve le bon goût de l’aventure, cette sensation que l’on garde après avoir accompli quelque chose de pas ordinaire. Je n’ai pas résisté à l'envie de la partager avec Isaline.

Il y deux ans, à peu près à la même époque de l’année, il y avait des travaux sur la voie ferrée qui passait derrière mon immeuble. Les trains devaient ralentir et avançaient presque au pas d’homme. Il faisait beau et chaud. Je jouais à cache-cache sur le talus de chemin de fer. Un train de marchandises transportant des poutrelles d’acier passait à ma hauteur quand une idée saugrenue me traversa l’esprit. Je courus le long du convoi, me suis agrippé à un wagon et me suis hissé dessus. J’appelai mes compagnons de jeu pour les inciter à me suivre. Malheureusement, ils ont hésité trop longtemps et le train avait pris de la vitesse. J’en vis un seul qui tenta de me rejoindre. Il s’accrocha au wagon qui suivait le mien. Il tint bon sur cinquante mètres. J’ai tenté de le rejoindre pour l’aider, mais il lâcha prise et retomba sur le ballast cul par dessus tête. Je le vis se relever. Il me fit un signe désolé avant de disparaître complètement de ma vue.

Je me retrouvais à bord d’un train qui allait me conduire je ne sais où. Pourtant, je ne ressentais aucune peur. Quel danger risquais-je tant que j’étais à bord? De me sentir loin de chez moi, était un véritable soulagement. Ma curiosité m’entraînait vers l’inconnu. Le train prit de la vitesse. Le vent se fit de plus en plus fort. Il me fouettait le visage. Son souffle à mes oreilles, plus encore que le vacarme des bogies m’assourdissait complètement. Grisé par la sensation de vitesse, j’en oubliai la notion du temps. Le train traversa la forêt en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Quel déception! Moi qui n’avais pas fini d’en explorer tous les recoins, je la croyais infinie. Je reconnus le pont de Groenendaal. Les champs se succédaient à toute allure. Je pouvais suivre notre progression en lisant le nom des gares: La Hulpe, Genval, Rixensart, Ottignies. Je finis par me demander où cette aventure allait m’emporter. Je savais que la ligne conduisait à Namur puis Luxembourg. Il faudrait trouver le moyen de descendre bien avant si je voulais rentrer avant la nuit.

Le convoi devait s’approcher de Gembloux. J’ai profité d'un ralentissement pour sauter sur le ballast à la façon des parachutistes. Je ne me reçus pas trop mal. Je fis plusieurs culbutes pour terminer ma trajectoire dans les taillis. J’avais complètement perdu la notion du haut et du bas. La terre continuait à tourner autour de moi. Il me fallut plusieurs secondes pour reprendre mes esprits. Je finis par me redresser sur mes jambes tremblantes. Un peu amusé par la tournure des événements, j’ai constaté que je devais offrir un bien triste spectacle. J’avais les membres écorchés par les ronces. Mon tee-shirt était sale et déchiré à plusieurs endroits. Tandis que la douleur s’éveillait sur chaque centimètre de ma peau en sang, ne sachant comment revenir à Bruxelles, j’eus un moment de faiblesse. Mais c’était le prix de l’aventure. Je devais maintenant en assumer les conséquences. J’ai ravalé mes larmes inutiles puisqu’il n’y avait personne à attendrir.

Malgré les cailloux du ballast sur lesquelles je manquais à chaque pas de me tordre une cheville et qui me meurtrissaient la plante des pied à travers mes semelles usées, j’ai d’abord suivi la voie ferrée. J’espérais qu’un train pour Bruxelles roulerait assez lentement pour que je puisse sauter dessus. Je me suis rapidement rendu compte que ce n’était pas réaliste. Il me fallait quitter le chemin de fer pour faire de l'auto-stop. Je nouai mon tee-shirt autour de mon épaule blessée plus pour la cacher que pour la protéger. Quand je m’estimai suffisamment présentable, je suis descendu sur une petite route qui longeait le talus. J’ai marché parallèlement à ma direction initiale, mais, après un virage, je me suis éloigné du chemin de fer et je me suis retrouvé bientôt en pleins champs. J’étais complètement désorienté. J’essayai plusieurs fois de me renseigner, mais sans succès. Il fallait voir la tête des gens lorsque je leur demandais la direction de Bruxelles. Ils pensaient que c’était une plaisanterie et riaient ou m’insultaient. Une dame compatissante m’apprit quand même que j’étais à plus de quarante kilomètres et me conseilla finalement de rejoindre la nationale 4. Cette idée me plut car je connaissais un peu cet axe routier parallèle à l’autoroute pour l’avoir emprunté à plusieurs reprises avec mon oncle.

Mon jeune âge ou mon allure découragea les automobilistes les plus généreux. Quand je compris que je devrais marcher longtemps et que je sentis les premières douleurs aux pieds, je m’arrêtai un instant pour en examiner l’état. Avec sa manie de récupérer des affaires usagées, ma mère m’avait refilé une paire d’Addidas usées et trop grandes. Mon pied flottait à l’intérieur et les premières cloches s’étaient déjà formées. En prenant soin de ne pas faire de plis, j’ai enveloppé mes pieds dans des lambeaux de tissus que je déchirais dans mon tee-shirt. Je nettoyai un peu mon épaule et refis le pansement avant de reprendre la route.

J’arrivai à Wavre à la tombée de la nuit. Je n’en pouvais plus. Je ne sentais plus mes jambes. Il fallait absolument que je me fasse prendre en stop. Je me suis donc posté bien en vue sur la rampe à l’entrée de l’autoroute en direction de Bruxelles. Le Parc d’attraction tout proche m’offrait un alibi. A la faveur de la pénombre, quelqu’un ne tarderait pas à s’arrêter. En effet, je n’attendis pas plus de dix minutes avant qu’une golf blanche stoppe à ma hauteur.

- Salut chef. Je vais à Bruxelles. Est-ce que ça t’intéresse?

- Je rentre chez moi à Watermael-Boitsfort.

- C’est presque sur mon chemin.

Il fit de la place sur le siège à sa droite et m’invita à m’asseoir. A peine avais-je attaché ma ceinture qu’il démarra. Le moteur monta dans les tours. La pédale des gaz ne semblait connaître que deux positions.

- Dans quinze minutes, tu seras chez toi, commenta-t-il. Quel âge as-tu?

- Douze ans.

Je me vieillissais un peu puisqu’à cette époque, je venais d’avoir onze ans. Mais on disait que j’étais en avance sur mon âge et ce mensonge passa très bien.

- D’où viens-tu comme cela?

- J’ai passé la journée à Walibi, mentis-je de nouveau. Mais en jouant avec mes copains, j’ai perdu mon ticket de train. Alors j’essaie de rentrer en stop.

- C’est ainsi qu’on se retrouve sur le bord de la route en pleine nuit, quasi nu.

Le ton jovial qu’il utilisait adoucissait à peine le reproche qu’il venait de m’adresser. J’ai évité toute polémique en gardant le silence. Une fois la voiture lancée sur la bande de gauche, il alluma le plafonnier pour examiner mon épaule. La blessure avait de nouveau saigné. Une grosse tache s’était formée à travers le bandage de fortune. Il souleva mon coude et examina l’état de l’articulation.

- Ce n’est pas dans le parc de Walibi que tu as pu te mettre dans cet état, constata-t-il.

- Je suis tombé.

- Je vois mal quelle chute pourrait te faire de pareilles blessures. De plus, si un gosse s’était blessé, ne fût ce que légèrement, sur une attraction, il y aurait eu une enquête des assurances. On ne l’aurait certainement pas laissé retourner chez lui tout seul. On aurait au moins téléphoné à ses parents.

- Je n’ai pas le téléphone chez moi.

- Ton histoire ne m’a pas convaincu. Trouve en une autre.

Comme je ne disais plus rien, il ajouta au bout d’un moment:

- Note que ça ne me regarde pas. C’était juste histoire de causer.

Mon chauffeur n’était probablement pas de la police ou de la gendarmerie. Même s’il faisait partie de la SNCB, il n’aurait rien à me reprocher puisque je n’avais rien cassé. Je lui racontai donc mon aventure. Mon récit l’amusa. Je le vis sourire.

- Prendre le train en marche. Le rêve de tous les gosses devant leur télévision.

Je me retins de lui dire que je n’avais pas la télévision. Ma connaissance des films d’aventure se limitait à ce que mes camarades voulaient bien m’en dire. A ce moment, mon estomac gargouilla bruyamment.

- Tu n’as pas mangé depuis ce matin, remarqua-t-il.

J’ai acquiescé avec résignation.

- Que dirais-tu d’un Quick? Personne ne m’attend. Je n’ai pas encore mangé. Je préfère prendre mes repas en compagnie de quelqu’un. Après, si tu le veux, je te reconduirai chez toi. J’habite aussi à Boitsfort.

J’acceptai volontiers. De toute façon, au point ou j’en étais, le fait de rentrer tout de suite ou dans une heure n’allait pas changer grande chose à la solide correction que j'allais recevoir.

Isaline gloussa.

- Tu l’avais bien méritée cette correction. Avoues-le.

Nous étions étendus côte à côte dans l’herbe. Elle me fixait, le regard brillant. Son attention à mon égard me remplissait d’un bonheur nouveau. J’étais amoureux. Je l’avais compris. Mais le cortège des sensations qui bouleversaient mon coeur et ma tête était une expérience nouvelle, totale et merveilleuse. Pourtant, je savais qu’elle en aimait un autre. Depuis le sermon de mon oncle la veille, j’avais déjà décidé de l’aider à retrouver le fils du diplomate qu’elle avait rencontré pendant les vacances. La contradiction de mes sentiments ne m’était pas encore apparue. J’étais simplement heureux de l'avoir près de moi.

Elle me caressa le torse. Des frissons agréables parcouraient tout mon corps. Sans doute à cause de notre intimité nouvelle, elle fit pour la première fois une réflexion qui m’était personnelle:

- Pendant que je t’écoutais, j’ai pensé que tu faisais n'importe quoi pour t’éloigner de chez toi. Il n’y a pas uniquement cette escapade en train. Tu viens chez nous tous les jours pour t’occuper de la piscine, même quand ce n’est pas nécessaire...

- J’aime bien nager!

- ... Le samedi, tu reste avec ton oncle toute la journée. J’ai entendu un jour mon père s’en étonner alors qu’il parlait du personnel avec ma mère. Pourtant, il n’est vraiment pas perspicace quand il ne s’agit pas de ses affaires.

Elle avait vu juste et je me suis crispé. Tout à coup, le contact de sa main me mettait mal à l’aise. Je m’en voulais qu’on puisse lire aussi facilement en moi. Elle insista:

- Je me demandais pourquoi tu agissais ainsi.

Je voulais qu’elle mette un terme à son inquisition. C’était privé. Alors pas touche!

- Est-ce qu’il n’est pas temps de rentrer? demandai-je pour changer de sujet.

Machinalement, elle regarda sa montre, puis me fixa dans les yeux.

- Je t’embête avec mes questions.

- Un peu, fis-je en souriant pour lui montrer qu’il ne fallait pas insister mais que je ne lui en voulais pas.

IV.Le Pommier

L’année précédente, j’avais mobilisé tous mes copains pour sauver un pommier perdu sur un petit bout de terrain au croisement des voies de chemin de fer. Le pauvre arbre était en train de mourir étouffé sous le lierre et les ronces. Nous avons défriché le terrain autour de l’arbre sur plusieurs mètre et, encore maintenant, nous devons intervenir régulièrement pour entraver la progression des mauvaises herbes. Comme pour nous remercier, le vieux pommier donna des fleurs au printemps, des pommes juteuses et sucrées en automne. Cet endroit était devenu notre repère et notre refuge. Combien de mes amis n’ai-je pas retrouvé ici se cachant pour échapper à une corvée, fuyant devant une correction imminente ou pleurant l’inconsolable? Je m’y rendais souvent pour lire ou étudier loin de la porcherie familiale.

Mercredi après-midi, je n’avais rien de spécial à faire. Il faisait beau. Un temps idéal pour étudier sous notre pommier. N’allez surtout pas penser que je suis un bûcheur. Mais j’ai beaucoup d’autres occupations pas toujours amusantes. Je dois m’organiser pour mener de front mes études et le reste. Et on me laisse rarement le choix du reste. Je pris donc mes livres et m’installai confortablement en maillot en plein soleil.

Il devait être quatre heures. Je me distrayais en repensant à la sortie du dimanche après-midi. Le souvenir était bien réel pourtant il me semblait de plus en plus comme issu d’un rêve impossible. Quel intérêt pouvait bien rechercher une fille comme Isaline dans une liaison avec un garçon comme moi. Elle a tout ce qu’elle désire alors que je ne dispose de rien, pas même de moi-même. De plus, au collège, cette semaine, elle m’a complètement ignoré. Pas un sourire, pas un regard. C’est comme si elle voulait garder notre liaison secrète. J’aime bien les mystères, mais un petit mot de temps en temps ne lui coûterait rien et ne nous aurait pas trahi. J’en étais à me demander si je la reverrais encore. Peut-être, l’avais-je déçue? En tous cas, elle ne m’en a rien laissé entendre quand nous nous sommes séparés.

Arrivé à ce point de mes réflexions, j’entendis une voix que je reconnu tout de suite. Il s’agissait de Bruno, dit le Passe-Muraille parce qu’il n’y avait pas son pareil pour sortir d’une pièce fermée à clef. On raconte qu’à six ans, il a préféré sauter à travers une fenêtre plutôt que recevoir la correction paternelle. Il a gardé de cette aventure plusieurs cicatrices dont une en forme de croix sous le menton.

- Comment va le Passe-Muraille? lui criai-je en guise de bienvenue lorsqu’il franchit la limite des broussailles.

- Mal. Les copains ont crevé mon ballon de foot.

- Le beau? Celui en cuir?

- Celui que j’ai reçu l’année passée pour mon anniversaire.

- Tu me l’apporteras. J’essaierai de le réparer.

- C’est sympa de ta part. Mais je venais pour autre chose. Il y a une meuf qui veut te voir, fit-il en pointant le pouce derrière lui par dessus son épaule.

Elle avait sans doute un peu attendu en arrière pour ménager son effet de surprise. Isaline surgit à son tour des fourrés. Je restai sans voix, l’air franchement ahuri. Très contente de sa mise en scène, Isaline me souriait. Le Passe-Muraille s’amusa de la bonne blague et ajouta lorsque son rire enfantin mourut:

- Je crois que vous avez beaucoup de choses à vous dire. Je vais vous laisser.

Juste avant de disparaître dans les taillis, il se tourna vers moi et me demanda avec un clin d’oeil complice:

- Gavroche, si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas à me le demander. Par exemple, je sais où mon frère cache sa réserve de Durex, des fois que vous ayez envie de gonfler un ballon à deux.

J’aurais dû attraper cet impudent et le rosser pour lui apprendre les bonnes manières. Mais il fut plus rapide et m’échappa.

- Il est très déluré ce petit, fit Isaline.

- Il n’a que neuf ans. C’est un genre qu’il se donne. La seule chose qui l’intéresse, c’est le football.

- Il t’a appelé Gavroche.

- Nous avons tous notre surnom. C’est plus commode qu’un simple prénom. Par exemple, Passe-Muraille se prénomme Bruno. Si on parle d’un Bruno, on ne sait pas s’il s’agit du concierge, du petit garçon du troisième ou du trisomique du deuxième bloc. Par contre, avec Passe-Muraille, il n’y a pas d’ambiguïté. On m’appelle Gavroche à cause de mon nom de famille: Gavrot, Gavroche. Il y en a pour penser que ça se ressemble.

- En tout cas, ça te va bien.

Elle désigna le livre de latin ouvert sur la bâche.

- Tu étudies déjà pour la fin de l’année! Moi, je n’ai pas encore commencé. Ça ne me semble pas si urgent.

- Je n’ai pas beaucoup de temps pour étudier, alors je m’y prends suffisamment tôt pour ne pas être dépassé.

- En plus de tes occupations multiples, tu te paies le luxe d’être un bon élève. Beaucoup t’envient.

- C’est vrai?

Il y eut un blanc.

- J’ai séché le cours de solfège pour venir te voir. Mon père va être furax, mais je voulais m’excuser pour mon attitude depuis le début de la semaine.

- J’ai compris que tu ne tiens pas à ce qu’on nous voie ensemble.

- C’est un peu cela. N’es-tu pas trop jaloux?

- De qui?

- De mes copains, ceux qui me font la cour à l’école.

- Oh, ceux-là! Je sais que c’est surtout pour la frime que tu les fréquentes. D’ailleurs, ils ne se prennent pas vraiment au sérieux.

- Tu es dur envers eux. Pour certains garçons c’est très important de se montrer avec une fille.

- Moi, si un jour j’ai une petite amie, ce ne sera pas pour l’exhiber comme un animal de cirque.

J’ai désigné la bâche.

- Elle est assez grande pour que nous nous y installions tous les deux. Si tu le désires, je peux la tirer à l’ombre.

- Non, laisse la comme cela. Je vais faire comme toi et bronzer un petit peu. Il fait si beau.

Elle fit tomber son pantalon et son chemisier ne gardant qu’un bikini rose très léger. Elle s’étira avant de s’étendre sur la bâche. Comme je restais debout, elle me fit signe de me coucher près d’elle. J’obéis prestement et m’allongeai sur le ventre pour qu’elle ne puisse pas voir mon émoi grandissant. Je devinais que Passe-Muraille n’était pas loin à nous espionner. Je ne devais pas compter sur sa discrétion. Sûr qu’on allait jaser sur mon compte.

- Parle-moi de la Yougoslavie.

Je n’étais pas étonné qu’elle me demande de raconter mon dernier voyage. En général, je m’arrange pour que mes fugues restent discrètes et surtout que la nouvelle n’arrive aux oreilles de mon oncle. J’ai tellement peur de le décevoir. Donc, à la veille des vacances de Pâques, j’avais dit à tout le monde que j’allais à un camp scout. Malheureusement, au début des vacances, plusieurs locaux du collège ont été incendiés. Pour je ne sais quelle bonne raison, les enquêteurs arrivèrent chez moi. Mes fugues successives et le casier judiciaire de mon frère faisaient de moi le coupable idéal. Quand il s’avéra que je n’étais pas parmi les pensionnaires du camp où j’étais censé me trouver, ce fut l’émoi général. C’est pour cela que la nouvelle de ma dernière escapade m’a rendu célèbre dans tout le collège.

- Ce n’était pas mon premier coup d’essai, mais certainement le plus ambitieux.

- Pourquoi la Yougoslavie?

J’ai repensé aux longs préparatifs pour ce voyage.

- Je crois que, sans l’aide de Mathieu, je n’y serais jamais allé.

- Qui est Mathieu?

- C’est un ami. Je l’ai rencontré peu après l’épisode du train. On s’échange des services. Pour l’instant, il est volontaire et conduit des camions d’aide humanitaire. Les histoires qu’il m’a raconté m’ont donné envie d’aller voir par moi-même. Il ne s’est pas laissé convaincre facilement. Il me disait tout le temps que ça pouvait être dangereux. Puis, il s’est fait à l’idée.

- Qu’as-tu fait un fois arrivé sur place?

- Mathieu avait exigé que je reste dans un dispensaire de campagne à la garde d’une infirmière de la Croix Rouge. J’ai aidé à la distribution des colis. Parfois, on me demandait d’accompagner un médecin pour les séances de vaccination. Je me faisais piquer devant les enfants pour les rassurer. Lorsque j’avais un peu de temps, je courais la campagne. Un jour, par hasard, j’ai rencontré un garçon à peu près de mon âge qui transportait des briques dans une brouette trop lourde pour lui. Je l’ai aidé. Comme on ne parlait pas la même langue, on communiquait par geste. Parfois on échangeait un ou deux mots d’anglais, mais c’était très sommaire. Il m’a présenté à sa famille qui m’a accueilli très chaleureusement. Evidemment, ils n’étaient pas désintéressés puisque j’arrivais presque chaque fois avec des vêtements ou des vivres. Mais je crois que leur amitié était sincère. Grâce à eux, j’ai pu voir des tas de choses que je n’aurais jamais été capable de trouver tout seul.

- Mathieu est passé deux fois avant de me reprendre à la fin des vacances. Il m’a ramené la nuit qui a précédé la rentrée. Je suis juste passé chez moi pour prendre mon cartable. Ma mère et mon frère n’étaient pas encore levés ce qui fait que je n’ai appris l’histoire de l’incendie qu’à l’école, de la bouche même du directeur et des inspecteurs.

- Tu sais sans doute qu’ils ont fini par trouver les coupables.

J’ai acquiescé d’un hochement de tête.

- Heureusement, sinon ils auraient toujours des soupçons à mon égard malgré le témoignage de Mathieu. Ce n’est pas amusant de se faire traiter de criminel.

Isaline ne resta qu’une petit heure et me questionna sur tous les détails pratiques de mon voyage. Avant de partir, elle me dit quelque chose qui me fit très plaisir:

- J’aime bien me trouver avec toi. J’ai confiance en toi. Je voudrais que nous soyons toujours amis.

V. En voiture

Avez-vous jamais eu une intuition? Il ne s’agit pas de deviner l’avenir en regardant dans une boule de cristal. Ça se passe complètement dans la tête. Les souvenirs s’organisent. Les idées s’organisent. C’est comme si une lumière nouvelle éclairait une série de faits apparemment sans relation et leur donne tout à coup un sens.

Au cours d’une nuit qui a suivi la visite d’Isaline sous mon pommier, j’ai cru deviner ses intentions. Je savais qu’elle en aimait un autre. Mon l’oncle me l’avait dit. La conversation avec le père d’Isaline me l’avait confirmé. Elle-même avait insisté sur le fait que nous étions amis. Pas amoureux, ni amant. Pour l’instant son père avait interdit qu’Isaline voit à nouveau le garçon qu’elle aimait. Comme elle m’avait beaucoup questionné sur la manière d’organiser seul un voyage, je pensais qu’elle se préparait à rejoindre son petit ami par ses propres moyens et contre la volonté de son père. En fait, elle m’utilisait à mes dépens. J’avais accepté l’idée d’un amitié sincère faute d’un amour durable. Mais là, je me sentais humilié.

Si nous nous étions vus dans les jours qui ont suivi, je me serais sans doute énervé et j’aurais mis fin à nos rencontres. D’ailleurs, j’avais même pensé ne plus retourner travailler chez les Tilman. Adieu les baignades gratuites et tant pis pour mon oncle.

Le week-end suivant, Isaline était partie en province chez ses cousins. Pendant qu’elle se promenait en vélo, j’eus le temps de réfléchir et de comprendre. Certes, Isaline se servait de moi, mais, d’un autre côté, c’était une chance qu’elle ait besoin de moi. Quelle autre occasion aurais-je eu de pouvoir l’approcher? Cela faisait deux ans que je travaillais dans le Parc de son père et que je nettoyais leur piscine. Elle ne m’avait jamais regardé auparavant. Ne serait-il pas plus judicieux de profiter à mon tour de la situation? Puisque j’aimais me trouver près d’elle, lui parler, l’écouter ou simplement lui tenir compagnie, devrais-je me punir en lui refusant mon aide sous prétexte qu’elle ne me mettait pas dans la confidence? A sa place, est-ce que je n’aurais pas agi de la même manière? De plus, je savais être patient. Je ne désespérais pas de la faire changer d’avis à mon sujet.

Cette fois-ci, résolu à l’aider jusqu’au bout, je me mis à réfléchir à son projet et à rassembler tous les éléments dont je disposais pour en parler dès son retour. L’occasion ne se fit pas attendre. Pas plus tard que lundi, au cours de mon bain matinal dans la piscine des Tilman, je fus surpris par le corps bronzé d’une nymphe qui plongea en m’éclaboussant juste à côté de moi.

- As-tu eu peur? demanda-t-elle avec un petit sourire moqueur lorsqu’elle refit surface.

- Tu rigoles. Comment s’est passé ton week-end?

- Splendide. Grâce à notre petit tour en vélo, je n’ai pas été trop godiche. Je te remercie. Et toi, qu’as-tu fait?

- Comme d’habitude: le samedi pour mon oncle, le dimanche pour mon frère.

Je marquai un temps de silence pour me donner de la contenance.

- Isaline, il faut que je te parle. Ce week-end, j’ai réfléchi...

- Tu as réfléchi ce week-end! Mais c’est un événement qui s’arrose, fit-elle en m’éclaboussant le visage.

Je n’avais pas de chance, elle était d’humeur espiègle. Je ne répondis pas à la provocation et lui ai répété que je voulais lui parler. Je la fixais droit dans les yeux et elle comprit que je ne plaisantais pas. Elle me regarda plutôt intriguée.

- Mercredi passé, tu m’as proposé ton amitié. Je l’accepte volontiers pourvu que tu m’accordes aussi ta confiance.

- Qu’est-ce que ça veut dire?

- Je pense que tu te prépares à retrouver quelqu’un. Je crois qu’il s’agit du fils d’un diplomate. Tu l’as rencontré pendant les vacances alors que je me promenais en Yougoslavie...

- Tu délires complètement!

- Tu vois que tu ne me fais pas confiance!

Son regard était rempli d’une émotion si profonde et si intense que je pris peur. Je préférai lui donner raison. Je savais qu’avec le temps elle accepterais mon aide. Je baissai les yeux:

- Admettons que je n’aie rien dit. Je me suis monté la tête. Pardonne-moi.

Je lui ai rendu la salve d’eau qu’elle m’avait envoyé peu avant. Elle s’est lancée à ma poursuite. Comme elle était très bonne nageuse, elle m’a rejoint rapidement et m’a enfoncé la tête sous l’eau. Puis, nous avons joué sans voir le temps passer. Vers huit heures, Gisèle nous rappela à l’ordre.

- Mademoiselle Tilman, vous allez être en retard à l’école. Dépêchez-vous.

Isaline est sortie directement sans prendre le temps de se sécher. Elle emporta ses affaires pour se changer dans sa chambre. Pendant ce temps, j’eus droit à une solide remontrance de Gisèle. Elle me fit tout ranger autour de la piscine avant de me laisser partir. J’étais à peine sorti de la propriété que la voiture des Tilman me dépassa en emportant Isaline. Elle serait à l’heure alors que, moi, avec le tram, j’aurais de la chance si je pouvais seulement assister à la deuxième heure de cours de la matinée. A ma grande surprise, la voiture s’arrêta un peu plus loin et recula pour revenir jusqu’à ma hauteur. Une portière s’entrouvrit et Isaline m’appela:

- Viens avec nous.

Le fait qu’Isaline me propose de l’accompagner à l’école était un grand changement dans nos relations. Si elle gardait ses distances pendant la journée, notre arrivée cependant ne passa pas inaperçue. Mes copains ne tardèrent pas à m’interroger à ce sujet. Je restai discret ne parlant que des travaux que j’effectuais pour le père d’Isaline. Par pudeur, je n’ai pas évoqué nos jeux aquatiques. Je savais d’avance qu’ils auraient interprété de travers chacun de mes mots. Les rares moments d’intimité que j’avais avec Isaline constituait une espèce de jardin secret que je voulais protéger à tout prix.

J’avais mis Isaline dans l’embarras. J’avais été trop direct. J’aurais dû y mettre plus de tact, faire des allusions plutôt qu’aborder un sujet personnel aussi brusquement. Je ne la revis pas de toute la semaine. Au cours des récréations, j’ai surpris plusieurs fois son regard dans ma direction. Son attitude quoique discrète fut remarquée par plusieurs de ses courtisans et suscita une jalousie exacerbée. J’eus à faire face à des agressions plus ou moins directes. Les épisodes les plus anodins furent le vol de mes affaires de sport et des livres que je laissais dans mon pupitre en classe. Au cours d’une bousculade, on me fit trébucher et j’ai dévalé la tête la première toute une volée d’escaliers. Malgré mes bleus, j’eus juste le temps de me relever pour retenir un camarade qui tentait de molester le coupable de deux têtes plus grand que lui. Enfin, ce fut dans les caves du collège qu’eut lieu l’explication finale. Je rangeais du matériel didactique après les cours quand je me suis retrouvé entouré par trois élèves de quatrième. J’eus mon compte mais je rendis tous les coups.

L’enquête du proviseur calma les esprits. L’homme nous confronta tous les quatre dans son bureau. Je vis les trois grands devenir blêmes. Ils craignaient que je ne les dénonce. Je ne le fis pas ouvertement. Par mes propos équivoques, j’entretenais le doute. Ils savaient que dorénavant je n’avais qu’un mot à dire pour qu’ils soient renvoyés du collège. J’avais enfin un moyen de pression contre eux et ils me laissèrent tranquille.

Le samedi suivant alors que je laissais flotter mes membres endoloris dans l’eau, Isaline vint me rejoindre et s’assit au bord de la piscine. Elle se sentait responsable de ma mésaventure.

- Je ne reverrai plus jamais ceux qui t’ont fait cela. Je leur ai fait comprendre que je n’appréciais pas leurs méthodes. Je n’aime pas qu’on me considère comme un trophée qui récompense le vainqueur d’un pugilat gratuit.

J’étais si heureux de la voir que j’en avais presque oublié l’incident. Je regrettais qu’elle ait dû intervenir. Je me culpabilisais car ma seule présence lui avait amené des ennuis.

- C’est arrivé de ma faute.

- Tu dis n’importe quoi. De toute façon, c’étaient des crétins et ils m’agaçaient. Tu m’as donné une bonne occasion d’y mettre un terme. Et puis, si c’est vrai que pour un de perdu on en retrouve dix, je ne perdrai pas au change. Dès lundi, ils seront trente à me faire la cours.

J’ai pouffé.

- Tu aimes bien les faire marcher, fis-je remarquer.

- Ils sont si bêtes.

J’eus le sentiment que cela s’appliquait aussi à moi. Elle remarqua mon expression se rembrunir.

- J’en connais un au moins qui fait preuve de perspicacité.

Elle me regardait d’une telle manière que je n’eus aucun doute: elle parlait de moi. Son sourire me ravissait. J’avais soudain envie qu'elle me rejoigne.

- Viens-tu nager? lui demandai-je.

- Pourquoi pas?

Elle se leva et fit tomber ses survêtements. J’eus à peine le temps d’entr’apercevoir son nouveau maillot avant qu’elle ne disparaisse dans l’eau. Nous avons nagé côte à côte. J’avançais lentement et elle devait s’arrêter souvent pour m’attendre. Nous discutions comme deux compagnons qui faisaient route ensemble. J’eus le pressentiment de ce qui nous attendait. Je ne regrettais rien même si, pour l’instant, je n’avais qu’un rôle de figurant sur la scène des amours d’Isaline.

Au bout d’un moment, je dus sortir de l’eau. J’avais froid et mes membres me faisaient mal. Elle vit ma démarche raide et mal assurée. Elle s’inquiéta.

- Ça ne va pas?

- Dès que je me serai réchauffé ça ira mieux.

Elle sortit de l’eau à son tour et m’entraîna vers le vestiaire.

- Je vais te frotter pendant que tu prendras ta douche. Tu auras tout de suite plus chaud.

Elle ne croyait pas si bien dire. Elle m’a massé le dos et les épaules avec douceur. Je me détendais. Tandis que mes muscles se relâchaient un à un, la douleur s’atténua jusqu’à disparaître complètement.

- C’est comme si je m’occupais d’un petit frère. Tu as la peau si douce.

Je fermais les yeux ivre de bonheur. Pris d’une soudaine pudeur, elle interrompit le mouvement de ses mains.

- Je ne te dérange pas au moins?

J’ai tourné la tête pour qu’elle puisse voir mon visage.

- J’aimerais bien être ton petit frère pour que tu puisses t’occuper de moi tous les jours.

Sa réaction me surprit. Elle m’enlaça par la taille et se serra contre moi, le joue sur mon épaule. Je sentais son souffle dans mon cou. J’entendis sa voix vibrante d’émotion.

- A mon coeur, tu seras le plus cher des petits frères si tu m’aides à rejoindre Tanguy.

Comment pouvais-je le lui refuser? Elle me demanderait de cueillir les étoiles que je me ferait magicien pour son bonheur. Je lui ai caressé les cheveux.

- Je t’ai déjà dit que tu pouvais compter sur moi.

Elle leva vers moi des yeux rouges chargés de larmes.

- Tu l’aimes tellement, ai-je constaté dans un souffle.

Elle resserra son étreinte et laissa libre cours à ses sanglots. Ballot, je ne sus que faire de mes mains inutiles tandis que le jet continu de la douche crépitait à nos oreilles et inondait nos corps presque nus.

VI. Préparatifs

Nous nous sommes retrouvés le lendemain dimanche dans le parc du père d’Isaline. Ce fut sous les yeux même des parents qu’eut lieu le premier conseil de guerre. Isaline, assise sur un banc faisait semblant d’étudier. Moi, caché dans les rhododendrons, juste derrière, je la questionnais en pointant sur une carte routière de France l’itinéraire que nous devrions suivre. Je m’étais prêté à cette mise en scène par jeu. En fait, la situation d’Isaline était bien plus complexe que je ne me l’imaginais. Elle faisait l’objet d’une surveillance stricte à laquelle j’échappais pour l’instant grâce à mon double statut d’employé et de confident. Mais, tout de même, nous devions être prudent car, au moindre soupçon, il nous serait impossible de nous revoir en dehors de l’école.

Le petit ami d’Isaline s’appelait Tanguy de Matagne. Le père de l’élu était ambassadeur et dirigeait plusieurs entreprises héritées de sa famille. Isaline m’expliqua que les intérêts de monsieur Tilman et du père de Tanguy s’étaient opposés pour l’obtention d’une adjudication où la spécialisation de leur sociétés respectives se complétaient admirablement. Plutôt que s’associer pour gagner l’appel d’offre, ils ont préféré se faire concurrence et virent l’affaire emportée par un entrepreneur étranger. Les deux hommes en avaient gardé une rancune tenace, incapable l’un et l’autre d’assimiler la leçon du passé. Je vis en Isaline et Tanguy les nouveaux Roméo et Juliette des temps modernes. Mais je comptais bien réécrire l’histoire pour que, cette fois, elle se termine bien.

Isaline voulait retrouver Tanguy pendant les prochaines grandes vacances. Dans le discours incendiaire qu’elle mena à voix étouffée à quelques mètres seulement des oreilles concernées, je compris pour la première fois que l’amour de Tanguy n’était pas l’unique raison de cette bravade contre l’autorité paternelle.

Du mois de juin, je ne garde aucun souvenir précis, juste une impression diffuse d’une activité de tous les instants. Entre les examens de fin d’année et mes différentes obligations pour monsieur Tilman, mon oncle et mon frère, je trouvais le temps de voir Isaline. Je me reposais rarement, sans cesse en train de courir d’un endroit à l’autre. Je me sentais bien dans ma peau. Je me découvrais sans cesse des forces nouvelles, repoussant régulièrement les limites qui m’exaspéraient tellement quand j’étais petit.

L’argent fut notre principal souci. Isaline disposait d’un compte en banque copieusement alimenté par sa famille, mais son père en avait bloqué l’accès. J’avais bien des économies personnelles qui pouvaient suffire à condition de faire attention. Je risquais de tout perdre dans cette aventure, mais ce n’était pas le moment de se montrer mesquin et je fis taire mes derniers scrupules. Ce problème étant ainsi posé, je le pensai définitivement résolu. J’ai alors constitué l’équipement d’Isaline. Le mien faisait dans les douze kilos sans provisions. Etant plus grande que moi, elle n’avait malheureusement pas l’habitude de la marche. J’essayai donc de lui faire un sac un peu plus léger. J’y suis arrivé péniblement en usant d’un maximum de persuasion et en prenant un peu plus de matériel sur mon dos. En effet, nous n’avions pas du tout la même notion de l’essentiel.

Isaline avait contacté discrètement Tanguy que son père envoyait suivre un stage dans une université anglaise pendant les deux premières semaines du mois de juillet. Ensuite, il descendrait le 13 juillet à Cannes pour passer le restant de ses vacances dans la somptueuse propriété familiale. Nous avons tout de même décidé de partir le 28 juin, le jour même de la proclamation de nos résultats parce que cela nous semblait le meilleur moment pour quitter nos familles respectives. Nous avions deux semaines pour traverser la France alors que nous aurions pu le faire en deux jours seulement. Je pourrais vous énoncer les mille et une raisons qui nous ont poussés à faire ce choix, mais je crois avant tout qu’Isaline, comme moi, avait entendu l’appel de l’aventure.

VII. Voyage

Nous devions nous retrouver le soir à la gare du midi sur les quais du terminal TGV. C’était un luxe au dessus de nos moyens mais c’étaient les seules places que j’étais parvenu à réserver à cause des départs en vacances. J’étais en retard. Isaline m’attendait déjà. Son expression trahissait une profonde angoisse. Je portais les deux sacs. Suant, exténué par la course que je venais de faire, je me laissai tomber par terre à côté d’elle.

- Tu es enfin là. Je croyais que tu n’arriverais plus.

- On a le temps, fis-je un peu irrité par sa peur. Il n’y a pas de raison de s’en faire.

J’étais injuste vis-à-vis d’elle car c’était la première fois qu’elle désertait le foyer familial.

- Calme-toi. Imagine-toi que nous sommes deux vacanciers en partance pour Paris. Regarde, nous ne sommes pas les seuls de notre âge à voyager sans nos parents...

Je lui montrai un groupe de jeunes un peu plus loin sur le quai.

- ...comme ceux-là qui partent avec la bénédiction de papa et de maman. D’ailleurs, nous devrions nous mêler à eux. On passerait tout à fait inaperçu.

Elle me saisit le bras.

- Non, s’il te plaît. Il faut d’abord que je m’habitue.

- Comme tu veux.

J’avais des frissons. Je passai les bras autour de mes jambes pour essayer de me réchauffer. Je me sentais un peu las. J’appuyai mon front sur les genoux. Au bout d’un moment, Isaline s’étonna de mon attitude. Elle me prit la main.

- Daniel, tu as les doigts glacés. Qu’est-ce qui se passe? Ça ne va pas?

Je levai la tête.

- Tout va bien, ...

- Je vois bien que ça ne va pas. Tu es si pâle.

- Ne t’inquiète pas, lui répondis-je avec un sourire pour la rassurer. J’ai un peu de fièvre pour l’instant, mais ça va passer.

- Tu es malade! Si tu es malade, on ne peut pas partir.

Elle me regardait d’un air si apeuré que j’eus pitié d’elle. Je fus sur le point de renoncer. Tout serait plus facile si elle faisait demi-tour maintenant et qu’elle laissait les vacances s’accomplir comme ses parents l’avaient prévu. Puis je revis le regard furieux de mon frère. En fouillant dans mes affaires comme il en avait parfois l’habitude, il avait trouvé les tickets de trains et mes économies. L’explication qui suivit fut douloureuse pour nous deux et m’interdisait tout retour en arrière avant longtemps. J'étais incapable de lui expliquer ce qui m'arrivait, mais j'ai essayé de lui faire comprendre que, maintenant moi aussi, je devais partir.

- Si tu veux laisser tomber, rentre maintenant. Mais malade ou pas, je continue. De toute façon, je ne peux pas rester ici. Au plus loin nous irons, au mieux je me porterai.

- Es-tu sûr?

- J’en suis sûr.

Elle ne semblait pas convaincue mais changea tout de même de sujet.

- A propos, je voulais te féliciter pour ta deuxième place. T’ayant vu faire, c’était vraiment très fort.

- J’aurais voulu la première place pour mon oncle, mais cette année la concurrence était vraiment trop dure.

Ma modestie ne fut pas mise à l’épreuve trop longtemps car le train entra en gare. Nous nous sommes installés côte à côte. Le train est parti à l'heure. Je passai le voyage dans un état second. Lorsque je ne somnolais pas, j'étais à la toilette. Je me rendais bien compte que Isaline était inquiète. Notre départ ne s'était pas déroulé dans les meilleurs conditions.

Lorsque le train est arrivé à Paris, il faisait encore jour et je me sentais mieux. Nous avions prévu de passer le week-end dans la métropole. D’une part, il y avait moins de risque de se faire repérer une fois que l’on se perd dans la foule. D’autre part, j’espérais y trouver un moyen de locomotion pour descendre vers le sud. J’avais déjà réglé le problème du logement depuis longtemps. Des amis que j’avais rencontrés durant les vacances de Noël avaient accepté de nous héberger pendant le week-end. Grâce au métro, nous fûmes chez eux en moins d’une heure. La nuit tombait quand nous avons sonné à l’entrée du petit appartement sous les combles d’un vieil immeuble du septième arrondissement. François Duroy, l’heureux père de trois garçons, nous accueillit:

- Daniel. Te voilà enfin. Bonjour mademoiselle, fit-il a l’attention d’Isaline avant de se retourner en direction de la chambre. Françoise, Daniel est arrivé avec sa petite amie. On va pouvoir y aller.

Ce n’étaient pas la première fois qu’ils me faisaient le coup. Ils profitaient de ma présence pour sortir. Sans demander notre avis, ils nous confiaient leur progéniture. Françoise lut la déception sur le visage d’Isaline.

- Je me doute que ce n’est pas ce dont vous rêviez pour votre première soirée dans la capitale. Mais nous avons reçu cet après-midi deux places pour un spectacle. Mon mari et moi avons tellement rarement l’occasion de sortir ensemble.

J’ai échangé un regard avec Isaline. Je vis bien que cela ne l’enchantait pas. Elle comprit cependant que je n’étais pas très en forme pour sortir et que nous ne pouvions pas refuser ce service à nos hôtes. Tandis que les enfants nous faisaient la fête, les parents s’éclipsèrent discrètement. Isaline fut d’abord réticente, mais la spontanéité des deux aînés eut rapidement raison de sa réserve. Les Duroy n’étaient pas un modèle d’organisation. Tous les deux étaient dans l’informatique et travaillaient beaucoup. Les petits n’avaient pas mangé malgré l’heure tardive. Pendant qu’Isaline donnait la panade à Sébastien, j’ai préparé le repas. Christophe, 3 ans, et Nicolas, 6 ans, ont dîné avec nous. Lorsque nous avons eu fini, l’aîné voulut me montrer ses progrès en lecture, puis je leur ai raconté une histoire. Ensuite, il fallut jouer au gendarme pour les coucher. Sébastien ne posa pas de problème pour s’endormir. Son lit se trouvait à l’écart dans la chambre des parents. Par contre, les deux autres dormaient ensemble et n’arrêtaient pas de se chamailler. Ils étaient sans doute énervés à cause de la chaleur. Lorsqu’enfin nous avons obtenu la paix, Isaline et moi, nous nous sommes effondrés dans le canapé.

- Quelle énergie! J’ai cru qu’ils ne se calmeraient jamais, s’exclama-t-elle.

- C’est à cause de cette fournaise. Nous sommes juste sous le toit et le soleil a donné toute la journée. Mais ne nous plaignons pas trop. Ça pourrait être pire.

Je me levai.

- Où vas-tu?

Je lui montrai la cuisine où traînait la vaisselle sale de la semaine.

- Ranger. Et si je disais que c’est un véritable capharnaüm, il faudrait le comprendre comme un euphémisme. Cette odeur ne te dérange pas?

- Tu ne vas tout de même pas nettoyer leurs saloperies.

Isaline et ses remarques bourgeoises!

- Rien ne les obligeait à nous loger. Ils apprécieront le geste et nous inviteront encore. De toute façon, je m’en occupe. Tu peux allumer la télévision si tu veux.

- Ça c’est une bonne idée.

Je commençai par allumer le chauffe-eau qui effrayait tellement Françoise. Tandis que je rinçais les plats sous le robinet, Isaline se mit à jouer avec la télécommande et les programmes s’enchaînèrent sans queue ni tête. Finalement, la télévision s’éteignit. Je n’avais pas fini de remplir le bac d’eau chaude qu’Isaline demandait dans mon dos ce qu’elle pouvait faire pour m’aider.
 
 

J’étais content de retrouver Paris. Quel changement depuis la Noël! Là où je me promenais emmitouflé des pieds à la tête, je courais torse nu sous un soleil de plomb. Cette ville m’émerveille. Ses grandes avenues, ses vieux quartiers, ses immeubles centenaires, ses places chargées d’histoires libèrent mon esprit. Je découvre sans cesse de nouvelles perspectives qui me font paraître bien dérisoire les quelques joyaux de ma ville natale et dont les Bruxellois sont si fiers.

Une livraison urgente d’un programme informatique les ayant mobilisés pour le week-end, les Duroy nous avaient laissé la garde de leurs petits "monstres", ainsi qu’ils les surnommait avec tendresse. Après tout, ce n’était pas une façon désagréable de visiter Paris. Les deux aînés allaient devant nous en roller-skate. Nous suivions avec les vivres, les boissons et la poussette du petit. De Parcs en musée, nous avancions au gré de notre fantaisie. Nous chahutions d’autant plus que nos protégés ne manquaient pas de répartie lorsque quelqu’un avait la mauvaise idée de nous rappeler à l’ordre.

Nous sommes partis lundi matin de très bonne heure pour nous poster à une écluse de la Seine en amont de Paris. L’idée était d’Isaline. Une de ses amies prétendait qu’à l’occasion d’un camp scout, elle et sa patrouille avaient remonté la Sambre à bord d’une péniche. Un batelier avait accepté de les prendre au passage d’une écluse. Effectivement, nous n’avons pas dû attendre longtemps. Un couple nous a fait monter à bord et nous a conduit à Fontainebleau une soixantaine de kilomètres plus loin. Ce n’était pas un moyen de transport rapide, mais nous avions le temps et l’expérience était intéressante. Il nous a fallu plus de sept heures pour couvrir la distance. Outre le fait que les bateaux ne peuvent pas dépasser les dix kilomètres heures à cause des dégâts qu’ils provoqueraient aux berges, il y a le passage des écluses. Même si elles sont en général complètement automatisées, le bateau est tout de même immobilisé à chaque fois pendant une dizaine de minutes. L’homme me faisait participer aux manoeuvres. S’il pardonnait volontiers mes maladresses, l’hilarité d’Isaline m’irritait et me faisait perdre mes moyens. En plus des nouveaux noeuds, il m’a montré qu’en enroulant la corde autour d’une bitte d’amarrage il pouvait retenir une péniche de plusieurs tonnes à la seule force de son poignet.

Comme l’après-midi était déjà avancée, nous sommes entrés dans la forêt de Fontainebleau pour y passer la nuit. A cause du silence d’Isaline, je devinais qu’elle était un peu inquiète de dormir dans les bois. Je redoublais d’imagination pour inventer de nouveaux sujets de conversation. Vers sept heures, nous nous sommes arrêté dans une petite clairière à l’écart des chemin. Tandis que nous mangions, nous avons aperçu quelques chevreuils intrigués par notre présence. Il faisait si doux que nous n’avons pas dressé la tente. Couché dans l’herbe, nous pouvions suivre la course des étoiles entre les frondaisons des arbres. Nous avons beaucoup parlé en attendant le sommeil. De temps en temps, nous étions interrompu par des bruits provenant de la forêt et parfois tout proches. Moi-même, je n’étais pas toujours très rassuré. Pourtant, je ne manquais pas d’explications pour mettre Isaline en confiance. A l’aurore, il fit soudain plus froid. Nous nous sommes blottis l’un contre l’autre pour nous réchauffer. Vers cinq heures, il faisait déjà jour. Tout autour de nous, la rosée avait recouvert la végétation. J’ai préparé un peu de café et nous sommes partis sitôt après avoir mangé.

Ce jour-là, ainsi que les jours suivants, nous avons fait de l’auto-stop. Pour satisfaire la curiosité de nos généreux chauffeurs, nous racontions toujours la même histoire: nous faisions de la randonnée avec nos parents; restés en arrière quelques jours chez des amis, nous devions rejoindre notre famille par la route. Devenus de véritables complices, nous improvisions mille détails pour enrichir notre récit. Le plus difficile était de trouver l’âme compatissante qui accepte de s’arrêter. Nous avions un succès très modéré auprès des automobilistes. Cependant, il ne fallait pas se plaindre: nous parcourions tout de même plus de cents kilomètres par jour. Nous aurions pu faire beaucoup plus dans d’autres circonstances. Afin de paraître plus crédible, nous annoncions une destination raisonnablement proche, rarement plus éloignée que 50 kilomètres. Plus d’une fois, victime de notre propre mensonge, nous avons dû prendre congé d’un chauffeur qui aurait pu nous déposer bien plus loin. Les gens étaient très corrects avec nous. Le seule service qu’ils réclamaient en échange de leur bonté était de leur faire un peu de conversation. Il y eut bien quelques exceptions. Entre autres, je me rappelle d’un vieux couple qui nous a pris entre Chambéry et Grenoble. Ils n’ont pas cessé de se disputer pendant tout le trajet. Dans le véhicule, témoins involontaires de leurs querelles, nous gardions le silence. Ils nous ont déposés à l’entrée de Grenoble. Dés que la voiture eut disparu, il a suffit d’un échange de regards pour qu’enfin nous éclations de rire. En effet, l’homme et la femme se disputaient pour rien. Du peu que nous avions entendu, nous avions compris qu’ils étaient d’accord sur le fond mais qu’ils le disaient avec des mots différents. Chacun, obnubilé par sa propre colère, n’entendait pas l’autre.

Pour passer les nuits, nous évitions systématiquement les refuges, les campings et les auberges où la police aurait pu nous cueillir facilement. Nous campions le plus souvent dans les bois ou sur un terrain privé, avec ou sans autorisation. Une fois, alors que nous venions de dépasser Auxerre et que nous cherchions un endroit où passer la nuit, nous avons été surpris par la pluie et nous nous sommes réfugiés dans un château que nous pensions être abandonnée. Nous sommes entrés par une serre en ruines attenante au bâtiment. Bien que nous étions au sec, nous ne nous sentions pas à l’aise. Quelque chose d’indéfinissable, voir de malsain, régnait sur cette demeure. Serré l’un contre l’autre pour nous rassurer, nous étions en train d’explorer le premier étage lorsque nous avons été interpellés par un homme. Il barrait le chemin vers l’escalier. Nous ne pouvions même pas prendre la fuite. S’il n’était pas propriétaire de ces lieux, il se comportait comme tel. Peu amène, il nous a demandé très sèchement ce que nous faisions là. Mes explications embarrassées n’ont convaincu personne, mais il a été attendri par l’air malheureux d’Isaline qui était en train de prendre froid. En m’accusant d’imprévoyance et de maladresse, il nous a conduits dans un des salon. Dehors, le ciel était noir et l’orage grondait. Un grand feu crépitait dans un âtre si grand qu’on aurait pu s’y tenir debout tous les trois. Il nous fit retirer nos vêtements trempés et, une fois changés, nous nous sommes assis autour des flammes. Si l’accueil avait été plutôt glacial, l’homme s’avéra être un grand bavard et un compteur exceptionnel. Nous avons partagé nos provisions. Il nous a offert du vin probablement emprunté aux réserves de la maison et dont j’ai abusé. Nous nous sommes couchés après minuit. J’ai dormi comme une masse. Je me suis réveillé longtemps après le lever du soleil avec la nausée et un solide mal de tête. Le vagabond nous avait quitté pendant notre sommeil. De toute évidence, nos affaires avaient été déplacées. Il avait fouillé nos sacs, mais rien avait disparu. Fort d’une expérience que je n’ai pas toujours acquise de manière heureuse, je n’accordais qu’une confiance relative aux personnes rencontrées au hasard des chemins. J’avais heureusement gardé sur moi nos papiers et notre argent.

Une autre fois, une vieille dame nous a offert l’hospitalité de sa petite villa. Elle nous avait dépassé en voiture quelques minutes plus tôt sans s’arrêter. Nous l’avons rejointe un peu plus loin. La voiture était rangée sur la bas côté, en panne. J’ai proposé mon aide. Un méchant clou avait crevé le pneu avant droit. Je n’avais qu’à changer la roue. Ce n’était pas bien difficile, mais cela semblait déjà trop compliqué pour cette charmante dame. En nous remerciant, elle proposa de nous déposer un peu plus loin. Entasser bagages et passagers dans une si petite voiture tenait de l’exploit et cela aurait été impossible si le contenu et le contenant n’avaient pas été doués d’une certaine élasticité. Chemin faisant, comme la nuit tombait inexorablement, elle s’inquiéta de nos projets. Quand je lui ai répondu que nous avions l’intention de camper, elle s’alarma et nous accusa d’être inconscients. Alors que j’essayais de la rassurer, Isaline en ajoutait, évoquant les bruits inquiétants provenant parfois des bois, les ombres menaçantes et notre rencontre avec le vagabond de Auxerre. Au moment où la charmante dame proposa de nous héberger, Isaline me fit un clin d’oeil complice.

La seule fois où j’ai eu vraiment peur, ce fut un samedi soir, juste avant d’arriver à Grenoble. Nous nous avions trouvé refuge dans un petit village. Sur tous les murs, des affiches annonçaient un bal dans la salle des fêtes. Le prix de l’entrée n’allait pas grever notre budget pourtant déjà très serré. Nous avons décidé de nous y rendre pour se changer les idées. Le public était essentiellement constitué de jeunes parmi lesquels nous passions tout à fait inaperçus. Quelques-uns venaient du village, mais la plupart étaient des touristes de passage comme nous. L’ambiance était sympathique. Le disk-jockey, un gars du village, compensait son amateurisme par son humour et son esprit d’à-propos. Isaline et moi, nous nous étions séparés. Je m’arrêtais parfois de danser pour bavarder et faire des connaissances. J’avais remarqué qu’un adolescent plus âgé tourmentait Isaline. Chaque fois qu’elle le repoussait, il disparaissait quelques temps, mais revenait toujours à la charge. Tant qu’Isaline maîtrisait la situation, je ne voyais pas la nécessité d’intervenir au risque de jeter de l’huile sur le feu. Peu après minuit, je me suis soudain rendu compte qu’ils avaient disparu tous les deux. Inquiet, j’ai parcouru la salle dans tous les sens à la recherche d’Isaline. Espérant la trouver aux toilettes, je me suis dirigé vers l’arrière salle. Un appel étouffé m’est parvenu depuis la cours. Je suis sorti. Dans l’obscurité, c’est à peine si je les ai vus. Isaline avait beau de débattre, le garçon l’immobilisait contre le mur. D’une main, il lui serrait la bouche pour l’empêcher de crier. De l’autre, il essayait de lui ouvrir les cuisses. Mon sang n’a fait qu’un tour. Je me suis jeté sur le violeur. Je l’ai roué de coups, de toutes mes forces, n’épargnant pas les parties qui font mal. Il était plus grand et plus fort que moi. Il aurait pu m’assommer d’un seul coup de poing, mais je l’avais pris par surprise. C’est à peine s’il s’est défendu. Il est parti en boitant, les mains entre les jambes. Nous étions seuls. Isaline s’était recroquevillée au pied du mur et essayait de cacher ses larmes entre ses bras. Je me suis assis à côté d’elle pour la rassurer. Elle s’est blottie contre moi. Ses vêtements avaient été déchirés et son menton était couvert de sang. Lorsqu’elle fut plus calme, je suis allé chercher un peu d’eau pour lui laver le visage. Puis nous sommes partis sans repasser par la salle des fêtes. Isaline a gardé pendant plusieurs jours une petite cicatrice à la lèvre inférieure, mais nous n’avons plus jamais parlé de l’incident.

VIII. Côte d’Azur

Isaline avait mis un chemisier et une minijupe qu’elle avait gardée dans son sac pendant tout le voyage. Elle s’était maquillée à outrance et avait mis du gel dans ses cheveux. Sans doute, que cet accoutrement excite un certain genre de garçons. Personnellement, je la préférais au naturel.

Bien qu’il était seulement dix heures du matin, il faisait déjà chaud lorsque nous nous sommes présentés à l’entrée de la propriété. D’où nous étions, il était impossible de voir la villa, mais ça sentait déjà le luxe à outrance. Pas très éloignés, nous entendions des cris d’enfants jouant dans une piscine. Isaline sonna. Elle demanda après Tanguy et, par crainte d’une indiscrétion de la part du personnel, déclina son identité en verlan: Enilasi Namlit. Un long moment s’écoula avant qu’on entende des pas dans l’allée. Un jeune homme apparut. Le visage d’Isaline s’éclaira. C’était Tanguy. Tout en ce gars me déplaisait. Son attitude se voulait distinguée et maniérée, mais il n’était que pédant et vulgaire. Ses vêtements venaient de grandes maisons, mais étaient arrangés sans goût. Il portait ostensiblement des bijoux en or, témoins de sa richesse. Plusieurs chaînettes pendaient à son cou. Il avait à la main gauche une montre Cartier et une chevalière. En fait, la jalousie me rongeait à un tel point que je ne lui trouvais que des défauts. Il semblait réticent. Visiblement, il n’avait pas compris qu’il s’agissait d’Isaline et s’attendait à trouver quelqu’un d’autre. Isaline l’appela. Il se mordit le lèvre inférieure et regarda en direction de la villa. Sans doute en profita-t-il pour se composer un visage, car, lorsqu’il se tourna vers nous, il avait la mine réjouie.

- Isaline! Tu avais écrit que tu viendrais mais je ne t’attendais pas si tôt.

C’était la seule excuse qu’il avait trouvée pour justifier son hésitation. Ils s’embrassèrent à travers la grille. Je détournai les yeux.

- Qui est-ce? demanda Tanguy en me désignant du menton.

- Daniel, un ami. On a voyagé ensemble. Il m’a bien aidé. Je me suis dit que tu pourrais l’héberger quelques jours.

Tanguy me regarda d’un air méfiant. J’ai soutenu son regard tout en lui adressant un large sourire niais. Il ne fallut pas plus pour le convaincre que je n’étais pas dangereux.

- Qu’il reste. Ça fera une compagnie pour Philippe.

- Philippe est ici! Ne devait-il pas partir avec les scouts en Egypte?

- Il a fait le con. C’est maintenant moi qui doit me le farcir. Je vous ouvre.

Tanguy disparut un court instant derrière le mur d’enceinte. La grille électrique s’ouvrit en silence. Isaline est entrée la première. Je l’ai suivie peu rassuré. La porte se referma presque sur moi. J’avais soudain l’impression d’être emprisonné, comme si on nous avait pris au piège. Tanguy offrit son bras à Isaline et l’entraîna vers la demeure. Je les suivais comme un chien fidèle, portant nos sacs. Lorsque j’ai découvert le bâtiment, je fus scié. Je n’avais jamais vu quelque chose d’aussi grand. En comparaison, même la grande villa des Tilman faisait l’effet d’une cabane de jardinier. Ce n’était pas un château, mais ça en avait la taille. L’entrée était monumentale. Les terrasses s’enchevêtraient à droite et à gauche de l’édifice. J’apercevais des gens qui se reposaient au milieu de jardins suspendus. Un domestique vint à notre rencontre.

- Albert, voulez-vous prendre les affaires de mademoiselle et nous accompagner jusqu’à mes appartements. Isaline Tilman passera quelques jours avec nous.

Je vis Isaline se raidir. Etait-ce le fait que Tanguy ait donné son vrai nom au maître d’hôtel ou la perspective d’une trop grande intimité avec Tanguy? Je devinais la réprobation muette de l’homme.

- Bien Monsieur.

- Ensuite, vous logerez ce garçon. Vous trouverez bien une place pour lui dans l’annexe, n’est-ce pas?

- Oui, Monsieur.

L’homme vint vers moi. Son expression se détendit un peu lorsqu'il fut hors de vue du jeune homme. Il m’adressa même un petit sourire. Il tendit sa main droite vers les bagages.

- Si Monsieur veut bien me permettre.

Mourant. Il m’avait appelé Monsieur. Je lui donnai le sac d’Isaline en précisant:

- Je m’appelle Daniel.

- Comme Monsieur Daniel voudra, ajouta-t-il avec un clin d'oeil à mon attention.

Décidément, Albert m’était bien sympathique. Je les ai regardés disparaître dans la villa. En attendant le retour d’Albert, j’ai laissé mon sac au milieu de l’allée et je me suis promené dans le parc sans m’éloigner beaucoup. Un quart d’heure plus tard, il ressortit du bâtiment accompagné par une jeune servante en uniforme. J’étais un peu plus loin, accroupi devant un parterre de fleurs en train d’observer le travail d’une colonne de fourmis. Ne me voyant pas, il m’appela. Je laissai là l’objet de ma contemplation et je courus vers eux.

- Je ne t’avais pas oublié, mais j’ai pas mal de tâches domestiques à superviser. Nous avons pour l’instant une trentaine d’invités. Il faut contenter tout le monde: les plus jeunes ne mangent pas n’importe quoi et les adultes exigent des préparations raffinées. Je ne t’explique pas le travail en cuisine. Je n’ai pas le temps de m’occuper de toi maintenant, mais je passerai tout à l’heure pour voir si ton installation se passe bien. J’ai demandé à Bernadette de te montrer ta chambre et de te faire visiter de la propriété.

Bernadette se tenait un peu à l’écart. Elle s'était déjà emparée de mon sac. C'était une fille pas très grande, encore jeune, d'environ 20 ans, avec des cheveux noirs dont elle avait fait un chignon qui dépassait sous sa coiffe. Elle m’a souhaité la bienvenue avec un merveilleux sourire très engageant et m’a invité à la suivre. J'ai insisté pour porter moi-même mes affaires.

- Laisse. J'ai l'habitude, fit-elle.

- Ce ne serait pas très galant de ma part, si je vous laissais porter quelque chose.

- La galanterie ne se pratique plus, sais-tu.

- Ce n'est rien. Cela me ferait très plaisir de vous soulager de ce poids.

- Attrape, puisque tu insistes, fit-elle en me lançant le sac. Tu peux me tutoyer. Quand tu me dis vous, j'ai l'impression d'être plus vieille.

Nous avons suivi une petite allée qui contournait la propriété par la gauche. Nous avons dépassé un autre accès dans l’enceinte que je devinais être l’entrée de service. On a contourné les cuisines et la blanchisserie. Puis nous avons abouti dans une cour tout en longueur bordée d’un côté par les chambres des domestiques et de l’autre par un talus qui descendait en pente douce vers la mer. En plein milieu de la cour, un pin parasol faisait un peu d’ombre sur deux bancs en pierre. L’endroit était frais et très agréable, même si, l’instant d’avant, je craignais le pire.

- La plupart des membres du personnel rentrent chez eux une fois que leur service est terminé. C’est pourquoi on loge parfois des invités dans le quartier des domestiques. Personnellement, je trouve que ce sont les chambres les plus agréables. Elles sont plus fraîches. On peut voir la mer. La plage est à vingt mètres seulement. Et on peut aller et venir à sa guise car chaque chambre a son propre accès vers l’extérieure.

Elle désigna la porte juste en face du pin.

- Je dors dans cette chambre-ci. Je vais t’installer juste à côté. Comme cela, si tu as besoin de quelque chose, tu n’auras qu’à me le demander.

- C’est gentil de ta part.

- Tout le plaisir sera pour moi. D’où viens-tu ainsi?

- Je viens de Bruxelles avec Isaline, une amie de Tanguy.

- Albert m'a dit qu'une jeune fille était arrivée. Je crois que c'est avec elle que monsieur Tanguy est sorti pendant les dernières vacances de Pâques.

- Je pensais qu’ils s’étaient rencontrés aux sports d’hivers et non pas à Cannes.

- Tu as raison. Je suis au service de la famille depuis un an et je les accompagne en vacances. J'étais avec eux dans leur chalet de Suisse lorsqu’ils se sont rencontrés. Mais raconte-moi plutôt comment vous êtes arrivés ici.

- On est monté à Paris en train, puis on s’est débrouillé pour venir jusqu’ici en stop.

- Mince. Quelle drôle d'idée! Avec les routes qui sont si dangereuses, je ne comprends pas que vos parents vous aient laissés faire. Il était si simple de vous mettre dans un train direct.

- Ce n'est pas si dangereux que ça. Des tas de jeunes ont fait comme nous, répondis-je soulagé d’apprendre que la nouvelle de la fugue d’Isaline n'était pas arrivée jusqu'ici.

- Si vous n'aviez pas d'argent, je comprendrais. Mais là, je trouve que c'est de l'inconscience. Enfin, cela vous aura fait une expérience. En tous cas, vous n’avez pas l’air trop fatigués par le voyage.

- On a eu beaucoup de chance avec le temps.

Tandis qu’elle me montrait la propriété, je lui ai raconté notre voyage tout en omettant les moments les plus délicats. Nous fîmes un tour dans le parc avant d’entrer dans la gigantesque villa. Elle me fit découvrir les différents salons et leurs décorations fabuleuses. On venait d’arriver dans la bibliothèque quand le sémaphone de Bernadette sonna. Elle regarda l'afficheur.

- Je crois que la visite va être écourtée. On a besoin de moi au premier.

- Tu ne dois pas me raccompagner. Je vais retrouver mon chemin.

- Je suis désolée. Tu trouveras des bandes dessinées dans l’étagère du fond. Ne touche pas a